Cet article, ci-dessous, fait suite à une étude de sociologie clinique que j’ai réalisée dans le cadre de mon Master 2 MEEF en 2022 / 2023 sur le sens de l’accompagnement professionnel et social des mères isolées dans le(s) dispositif(s) revenu de solidarité active. J’ai interviewé 4 mères isolées qui perçoivent le RSA depuis plus de 10 années.
L’accompagnement social actuel dans ses formes et objectifs, loin de servir l’humain, le domine jusqu’à le rendre invisible ; il faut qu’il rentre dans des cases. Fin de la relation humaine broyée par la techno-sphère. Cet accompagnement reste marqué par les préjugés sexistes sous le signe du patriarcat. La femme isolée reste stigmatisée et France travail reste agent d’une politique néolibérale assumée.
Travail Social : Solidarité ?
Accompagnement des femmes isolées : le faire-semblant qui pérennise inégalités, injustices et violences symboliques.
La situation de monoparentalité peut amener des mères à connaître une précarité financière et relationnelle, surtout dans les familles dites traditionnelles. Bien que les politiques aient essayé de répondre à cette précarité avec l’instauration de l’Allocation Parent Isolé en 1976 puis avec celle du RSA, en 2009, les mères isolées subissent une position « d’exclues » en ce qui concerne le marché de l’emploi qui peut aboutir progressivement à une désaffiliation. Travailler et élever seule ses enfants relèvent d’un parcours de combattante, un parcours à bout de souffle. C’est pourquoi, certaines ont fait un choix plus ou moins subi de bénéficier des allocations RSA pour éduquer leurs enfants sans travailler.
L’existence de « trappes à inactivité » met l’accent sur cette situation où les mères isolées déclarent être volontairement en inactivité à cause des difficultés de garde et de mobilité. L’objectif du dispositif RSA est de lutter contre l’exclusion des personnes démunies et les « trappes à inactivité ». L’accès au travail est ainsi vecteur d’insertion. Cependant, la récession économique, le taux élevé du chômage féminin et une précarisation des emplois n’ont pas permis aux politiques en place d’atteindre cet objectif. La Cour des Comptes en 2021 déclare une augmentation des allocataires du RSA depuis sa création et l’inefficacité du dispositif sur le taux de retour à l’emploi de ces derniers.
Le nombre de mères isolées dans le dispositif est important par rapport aux hommes dans la même situation. Dans son objectif d’insertion, le dispositif met en priorité l’accompagnement à l’emploi pour ces mères quand leur dernier enfant a atteint l’âge des trois ans, afin d’éviter une « possible carrière » dans l’assistanat. L’important est de les mobiliser sur un retour à l’emploi futur. L’accompagnement y est central.
L’accompagnement dans le dispositif RSA fait référence aux notions de « projet », « insertion ». Deux notions floues en termes de définition, qui ne prennent pas les mêmes valeurs selon les contextes économiques et les enjeux politiques. La question de l’accompagnement s’appuie sur des multitudes de concepts qui se croisent, s’entrechoquent et ne peuvent produire une définition lisse. Les dispositifs d’insertion priorisent l’accompagnement au projet. Certains y voient la mise en œuvre d’un projet « balistique » qui s’échelonne sur plusieurs étapes où l’allocataire, par cette quête incessante pour retrouver un emploi, doit de manière autonome et responsable trouver des solutions d’insertion tel « un entrepreneur de soi-même ».
Le caractère obligatoire dans cet accompagnement amène des difficultés pour ces mères isolées. L’accès à un travail qui souvent est peu qualifié (avec des conditions de travail pénibles) peut sembler laborieux du fait « d’être cheffe de famille ». Le financement de l’allocation est donné en échange de leur bonne volonté à retravailler. Cette logique sexuée de réciprocité s’oriente de plus en plus sur un principe méritocratique au détriment de celui de la solidarité.
L’important dans cet accompagnement est que ces mères isolées aient un projet. Mais, comment se projeter dans un emploi quand les conditions de subsistances sont précaires ? L’injonction au projet impute la responsabilité à ces mères, elle oblige ces dernières à faire l’expérience douloureuse de l’échec, de les entraîner à une solitude absolue et une sorte de disqualification. La mère isolée, allocataire du RSA, est aux prises d’un présent insécurisant, d’une anticipation d’un futur considéré comme menaçant. Le RSA équivaut à une survie matérielle.
Quelle est la place de l’accompagnement dans ces conditions de précarité de ces mères isolées ? Quel sens ces mères isolées ont-elles de l’accompagnement par rapport à leur vécu, leur expérience. Les dispositifs d’insertion, ces derniers tels qu’ils sont pratiqués ne permettent pas à ces mères isolées de s’engager dans un collectif avec pour objectif l’emploi. L’insertion sociale y est plus priorisée que celle professionnelle, considérant les publics précaires comme des « objets qu’il faut soigner ».
Pour comprendre le sens de l’accompagnement des mères isolées, il faut une approche psychologique qui permet de comprendre la singularité de chaque mère isolée et leur représentation de leur accompagnement. La construction de cette représentation est façonnée par les valeurs, les contextes physiques, psychologiques et culturels de l’individu. La vérité est celle de l’acteur concerné au moment de l’accompagnement. L’accompagnement suppose un accompagnant et un accompagné. La relation y est nécessaire et essentielle dans la construction de sens dans l’accompagnement. Elle ne doit pas se réduire à un cadre formaté dans lequel autrui est assimilé à un objet de soin.
En se déplaçant sur la position du professionnel d’insertion, la mère isolée en tant que sujet peut se questionner, prendre conscience des diverses idéologies et sources d’influences sociales auxquelles elle est exposée, les re-signifier et se les réapproprier.
Alors, se pose ici la question du sens de l’expérience. Pour ce faire, redonnons la parole à ces mères isolées. Finalement, les témoignages des quatre volontaires, bien que différents, présentent des convergences sur leurs parcours personnel et professionnel. Leur expérience dans le dispositif montre que toutes les quatre ont vécu des ruptures conjugales qui les ont fragilisées et ont causé une précarité, qui les ont fait entrer dans le dispositif RSA. Elles témoignent de situations, vécues comme stigmatisantes, de leur statut de « mère isolée » autant de la part des institutions que de la société en général. Leurs témoignages révèlent qu’elles sont en position « d’exclues » face au marché de l’emploi par rapport à leur situation et qu’elles vivent une insécurité sociale.
Elles témoignent de la rigidité et de l’injonction, présentes dans l’accompagnement. Ce dernier est perçu comme trop procédurier avec la contractualisation du projet d’insertion tous les trois mois. Les activités proposées sont, pour elles, inutiles, sans objectifs voire occupationnelles. Ces mères n’ont pas de projets d’emploi concrets du fait, d’une part d’un présent vécu comme précaire financièrement, d’un futur insécurisant et d’autre part, d’un manque de propositions d’emploi, de formations, d’informations de la part de leur Conseiller d’Insertion.
Tout de même, pour continuer à bénéficier de l’allocation RSA, certaines font de temps en temps quelques missions d’emploi. Certaines disent être satisfaites de leur accompagnement car ce dernier leur laisse le temps de réaliser des activités culturelles et sociales dans des associations. Cela leur permet d’avoir un équilibre psychologique en cherchant du soutien dans des lieux associatifs pour créer du lien social. Ainsi, cet accompagnement prend alors sens pour elles à ce niveau.
La divergence sur le sens de l’expérience de l’accompagnement se situe sur le témoignage d’une mère volontaire. Cette dernière a un accompagnement à l’emploi réalisé par une association d’insertion. Son témoignage sur l’accompagnement, révèle des notions de réciprocité, de contrat mutuel, de responsabilité et de lien social. Elle trouve l’accompagnement soutenant et efficace lui permettant d’avoir confiance en ses compétences. Ce témoignage montre l’accent mis dans son pouvoir d’agir, où la notion de projet a toute sa place. Cette mère souligne le fait d’être écoutée et entendue par son Conseiller. Elle a le sentiment d’être comprise, l’accompagnement est considéré comme plus concret et humain. La personne, alors socialisée, est restaurée dans sa dignité humaine.
Pour conclure, les accompagnements institutionnels ne répondent pas aux désirs d’émancipation, de création et de développement de ces mères isolées. Leur accompagnement « prêt-à-porter » et linéaire ne peut répondre aux situations personnelles de chacune. Celles-ci ont le sentiment d’être encore plus isolées et stigmatisées. L’omniprésente injonction de retrouver un emploi, à n’importe quel prix, n’a pas de sens pour elles et laisse un sentiment d’incompréhension. Cet accompagnement institutionnel n’est pas soutenant, il répond seulement à des injonctions : pas de recherche d’emploi, pas d’allocation. Le travail comme seul émancipation financière. Certaines théories mettent le travail comme seul vecteur de socialisation et de bien – être. Le travail constitue, au sein des sociétés occidentales, une dimension centrale pour l’individu et, par conséquent, la privation d’emploi est une privation absolue.
En d’autres mots, outre les aspects financiers, l’individu se trouve démuni de diverses ressources psychologiques qui font son quotidien lorsqu’il est dans ce type d’accompagnement : son temps devient sans structure, ses activités sans objet, ses contacts sociaux sans interlocuteurs, sa vie sans but collectif et son statut social sans assise. Pour répondre à ce non-sens, ces mères isolées créent un monde des possibles où elles ont le sentiment d’exister. L’absence d’emploi ne signifie pas forcément l’absence de toute activité et que, d’autre part, le maintien d’un certain niveau d’activité peut contribuer à la protection de la santé mentale des individus sans emploi.
On peut faire l’hypothèse que seules les activités qui permettent à l’individu de devenir l’auteur d’actions qui ont du sens pour lui, sous-tendent un niveau d’ajustement personnel élevé, susceptible de compenser l’absence d’emploi. Plus précisément, l’activité doit, pour favoriser le fonctionnement social et le bien-être des individus, permettre à ceux-ci de répondre aux aspirations intrinsèques de développement personnel, de construction des relations sociales satisfaisantes et de contribution à la société. La notion de projet de vie est essentielle pour ces mères isolées, elle leur permet de « tenir », d’être auteurs de leur existence. Un accompagnement devrait se réaliser dans cette optique, non d’acteur mais d’auteur, et prendre en considération l’univers des multiples « d’être » de la personne que l’on souhaite accompagner dans une marche mutuelle. Alors on pourra parler de Solidarité !
Corinne.
Source: CNT-AIT France