Alexandre Youlevitch GUÉ (1879 – 1919)

(D. Rublev, ‘encyclopédie « Pensée révolutionnaire en Russie »)

Alexandre Ioulievitch Gué (de son vrai nom Golberg) est né en 1879 à Königsberg (Kalinngrad) et est mort le 7 janvier 1919, rue Tovarnaïa près de Kislovodsk. Publiciste, homme politique, l’un des chefs de file du mouvement anarchiste en Russie de 1917 à 1919.

Il a étudié au lycée de l’Institut Lazarev de langues orientales de Moscou, mais a été renvoyé de la 6ème année pour avoir propagé des idées révolutionnaires. À partir de 1902, il a étudié à l’Université de Saint-Pétersbourg. À l’automne 1905, il est devenu le chef du groupe anarchiste-communiste Khlebovoltsy de Saint-Pétersbourg. En novembre 1905, il a été élu au Soviet des députés ouvriers de Saint-Pétersbourg. En décembre 1905, il a été arrêté avec d’autres députés du Soviet. Il purgea une peine à la prison de Kresty, mais fut libéré pour raisons de santé en août 1906 et s’enfuit à l’étranger.

Condamné par contumace à cinq ans de travaux forcés, il vécut en Suisse jusqu’en 1917. De 1912 à 1917, il acquit une renommée comme publiciste et organisateur du mouvement anarchiste russe en exil. Il fut délégué et organisateur de la Conférence suisse des anarchistes russes (Zurich, mai 1913) et de la 1ère Conférence d’unité des communistes anarchistes russes (Londres, 28 décembre 1913 – 1er janvier 1914).

Gué publia activement dans les journaux anarchistes Rabochiy Mir [le Monde du Travail], Rabocheye Znamya [la Bannière du Travail] et Golos Truda [ La Voix du Travail ]. À partir du 1er janvier 1914, il fut membre du comité de rédaction du journal Rabochiy Mir.

Pendant la Première Guerre mondiale, il adopta une position internationaliste, qu’il exprima dans une lettre ouverte à P.A. Kropotkine (Rabocheye Znamya, avril 1915, n° 2), où, opposé à la guerre, il critiquait ses positions interventionnistes.

De retour en Russie début décembre 1917 pour participer à la Révolution, Gué devint l’un des dirigeants de la Fédération des groupes anarchistes de Petrograd et membre du comité de rédaction de son organe, le journal Bourevestnik [L’Oiseau Tempête]. Il représenta les communistes anarchistes au Comité exécutif central panrusse des Soviet. Il participa à ce titre aux 3ème et 4ème congrès des Soviets. Lors de ce dernier, le 14 mars 1918, avec treize autres délégués anarchistes tous votèrent contre la ratification du traité de Brest-Litovsk.

Il critiquait vivement la politique du gouvernement bolchevique concernant le désarmement des détachements anarchistes à Moscou au printemps 1918, la conclusion du traité de Brest, la centralisation de l’administration publique et la Terreur rouge. De mai 1918 à janvier 1919, Gué occupa des postes de direction au sein de la Tcheka (police politique) dans le Caucase du Nord.

« Le 7 janvier 1919, il fut capturé par les Gardes blancs à Kislovodsk, d’où le typhus l’avait empêché de fuir, et le sabrèrent sur sa couche. Ils pendirent quelques jours plus tard sa compagne Xenia Gay » (Victor Serge).

Les idées de Kropotkine ont notamment contribué à forger les opinions politiques de Gué. Ce dernier mettait l’accent sur l’idée que les sympathies idéologiques des masses étaient le facteur décisif du développement de la révolution. Il était fortement influencé par les idées de Karl Marx, comme en témoignent des ouvrages tels que « Théorie et pratique de la lutte prolétarienne » et « La chute du socialisme et la renaissance de l’Internationale ».

Les débuts des explorations théoriques de Gué s’inscrivent dans une tentative de justifier marxistement les tactiques révolutionnaires-syndicalistes. Ainsi, il considérait le prolétariat comme la couche sociale la plus révolutionnaire, car, de toutes les classes, elle seule bénéficiait de l’abolition de la propriété privée (Golos Truda [ La Voix du Travail ], 1915, n° 21, p. 2). Il assimilait les concepts de « prolétariat » et de « classe ouvrière ». S’appuyant sur la thèse de Marx sur la fonction de l’État comme superstructure juridique destinée à «consolider les rapports capitalistes existants, à protéger et à sauvegarder la propriété privée », Gué concluait que toute lutte pour changer l’État est une lutte pour sa préservation. Le système ne représente qu’une lutte « pour la préservation de la propriété privée » (Rabochiy Mir, 1912. n°2. p. 7). L’État, pensait-il, ne peut être un moyen de libérer le prolétariat, car il représente un « instrument d’exploitation historiquement établi » (Golos Truda [ La Voix du Travail ]. 1915, n° 28. p. 2). Il jugeait négativement l’octroi de droits politiques au prolétariat, car « il transfère le centre de gravité de la lutte ouvrière de la sphère économique à la sphère politique, en fait un sujet politique, le laisse à l’état de chose productive » (Ibid.). Seule la lutte économique du prolétariat, croyait-il, mène à la destruction du système capitaliste. Fort de cette position, Gué rejetait le parlementarisme, considérant la république démocratique comme la domination politique de la bourgeoisie, exprimée dans sa forme la plus aboutie. Il considérait la liquidation de l’État comme l’aboutissement logique de la lutte de classe des travailleurs, estimant que « la lutte du prolétariat russe, consciemment fondée sur la classe, suivrait la même direction anti-étatique ». Il utilisait également les termes de « dictature du prolétariat » et de « pouvoir prolétarien », impliquant une pression exercée par les organisations ouvrières sur les capitalistes (Rabochiy Mir, 1912, n° 1, p. 8 ;Rabochiy Mir, 1912, n° 2, p. 5, 8). Les œuvres de Gué de 1912 à 1914 se caractérisent par une vision optimiste des perspectives de développement du mouvement syndicaliste révolutionnaire en Russie et en Europe occidentale. Il y voyait le fondement d’une nouvelle Internationale, appelée à unifier les organisations ouvrières du monde entier et à orienter leurs activités vers la révolution sociale anarchiste. En 1913, influencé par les événements entourant le procès parisien des braqueurs de banque du groupe anarcho-individualiste de J. Bonnot, Gué s’attaqua au problème de l’infiltration de criminels « romantiques » (les « Maures et les Raskolnikov ») au sein du mouvement anarchiste. Ces individus étaient des « individus exceptionnels à l’âme agitée, mais ils s’étaient égarés dans un environnement défavorable ». Gué les croyait animés par un sentiment de protestation contre l’«environnement bourgeois ». Cependant, il jugeait les crimes des « Maures » immoraux, car ils agissaient « au nom de leurs propres besoins individualistes », luttant pour l’appropriation de la propriété, fondement de la « morale bourgeoise » (Rabochiy Mir. 1913. n° 9. p. 3). L’influence croissante des idées réformistes et défensistes au sein du mouvement syndicaliste révolutionnaire français des années 1910 força Gué à revoir son analyse du mouvement syndicaliste en 1915. Il persistait à croire que « l’action syndicale », en tant que méthode de lutte pour l’amélioration de la situation économique des travailleurs par des actions révolutionnaires indépendantes, sans le soutien des partis politiques, de l’État et de l’Église, « est… la seule méthode de véritable lutte de classe, par opposition au parlementarisme ». Il reconnaissait également la nécessité pour les anarchistes de travailler au sein des syndicats afin de diffuser leurs idées auprès des masses. Mais il définissait également la lutte contre le système capitaliste comme une action politique, et non économique, dans laquelle les syndicats ne pouvaient jouer un rôle moteur. Gué incluait désormais toutes les couches « exploitées » de la population dans la base sociale de la révolution anarchiste (« le peuple »). Le syndicat étant une organisation issue du système capitaliste, il niait également le rôle des syndicats comme organisateurs de la production selon les principes communistes. Ces fonctions devaient appartenir aux « nouvelles organisations » nées pendant la révolution, « dans le processus de lutte populaire et en harmonie avec les nouvelles conditions » (Rabochee Znamya. Avril 1915. N° 3. P. 5).

L’influence croissante des forces chauvines et défensives au sein du mouvement socialiste et ouvrier international pendant la Première Guerre mondiale a contraint Gué à rechercher les origines de ce phénomène. Il a souligné que le soutien des socialistes aux politiques impérialistes des gouvernements constituait la suite logique de la conception politique de la social-démocratie, qui s’était transformée en un parti « anti-révolutionnaire » orienté vers une réforme sociale pacifique. Les sociaux-démocrates reconnaissent la nécessité de l’État national. Ils soutiennent également l’idée du développement de la « production nationale » capitaliste. Étant donné que, dans le contexte capitaliste, la surproduction dépend de l’existence de marchés coloniaux en raison de crises périodiques de surproduction, Gué estimait que les sociaux-démocrates soutenaient la participation de leurs pays à la guerre (Golos Truda [ La Voix du Travail ]. 1915. n° 21. P. 2, n° 26. P. 2).

Gué rejetait catégoriquement les mouvements de libération nationale et le nationalisme sous toutes ses formes : « Tous les courants nationaux, malgré leurs manifestations parfois révolutionnaires, sont essentiellement conservateurs. Ils ne cherchent jamais à révolutionner radicalement les relations sociales, ne se fixent jamais d’objectifs anticapitalistes et anti-étatiques ; au contraire, ils adoptent un point de vue capitaliste et étatique. [ … ] Tout mouvement national contient les éléments susceptibles de devenir nationaliste à terme » (Golos Truda [ La Voix du Travail ]. 1915. n° 33. P. 3). Il considérait que le fondement même de l’existence des cultures nationales est en train de disparaître, laissant place à des processusd’« internationalisation de toutes les valeurs culturelles et d’assimilation culturelle de tous les peuples civilisés ». Fondé sur « l’interaction constante… de cultures nationales initialement différentes, issue des échanges entre divers peuples qui ont transmis leurs coutumes, leur religion, leur littérature, leurs savoirs et leurs technologies », le processus de formation d’une culture mondiale unique est en cours. Gué considérait ce processus comme « presque achevé dans ses grandes lignes ». Dans son analyse des processus d’internationalisation culturelle, il accordait une attention particulière au rôle du développement intensif des moyens de communication et des voies de transport (chemins de fer, voyages transocéaniques, lignes postales et télégraphiques). Gué voyait dans l’accès inégal des différentes couches de la population aux acquis de la culture moderne, instrumentalisé par les cercles dirigeants pour renforcer le système capitaliste, une raison qui freinait une large synthèse culturelle, utilisée comme moyen de surmonter les sentiments nationalistes au sein de la société. Il estimait nécessaire de contrer le nationalisme par une « culture égalitaire », dont l’objectif est « la libération de toutes les valeurs culturelles des chaînes du capitalisme, la socialisation et l’épanouissement culturel de tous les peuples dans les conditions d’une communauté communiste libre » (Golos Truda [ La Voix du Travail ], 1915, n° 41, p. 3).

Les idées avancées par Gué n’ont généralement pas eu beaucoup d’écho en dehors des cercles anarchistes de la communauté russe émigrée. Par conséquent, elles n’ont pas encore fait l’objet d’une étude distincte. Néanmoins, leur étude est nécessaire, car Gué est devenu par la suite l’un des dirigeants du mouvement anarchiste en Russie, et ses discours au Comité exécutif central panrusse, ainsi que ses publications dans Bourevestnik, dont il était rédacteur, étaient perçus en 1917-1918 comme représentant les vues du mouvement anarchiste dans son ensemble. Actuellement, il existe seulement de courts articles d’E.V. Starostin et de V.V. Krivenky, ainsi que des informations sur les activités de ce participant au mouvement anarchiste, principalement pour la période 1917-1919, disponibles dans les travaux de S.N. Kanev, V.V. Komin, A.V. Shubin, V.D. Ermakov, A.V. Dubovik et d’autres chercheurs.

Œuvres : Lutte de classe et collaboration de classe // Rabochiy Mir. 1912. n° 1. pp. 6-8 ; Théorie et pratique de la lutte prolétarienne // Rabochiy Mir. 1912. n° 2. pp. 4-8 ; Au fond // Rabochiy Mir. 1913. n° 9. pp. 2-4 ; La chute du socialisme et la renaissance de l’Internationale ouvrière // Golos Truda [ La Voix du Travail ]. 1915. N° 21. P. 2, N° 25. P. 2, N° 26. P. 2, N° 27. P. 2, N° 28. P. 2, N° 33. P. 3, N° 41. P. 2 ; Du syndicalisme // Rabochee Znamya. Avril 1915. N° 3. Pp. 4-5 ; Bakounine et Marx (Caractéristiques personnelles). Lausanne. 1916 ; Put’k pobede [ Le chemin vers la victoire ], Lausanne. 1917.

Références : Starostin E.V. Gué // Guerre civile et intervention militaire en Russie. ; Encyclopédie. Moscou, 1983. P. 141 ; Krivenky V.V. Ge // Partis politiques de Russie. Fin du XIXe – début du XXe siècle. Encyclopédie. Moscou, 1996, pp. 144-145 ; Anarchistes. Documents et matériaux. 1883–1935, vol. 1, Moscou, 1998 ; vol. 2, Moscou, 1999 ; Dubovik, A.V. La Bannière noire dans la capitale de l’Empire. Anarchistes à Saint-Pétersbourg en 1905–1916 // Novy Svet [ Nouveau Monde ]. N° 1 (41). Février–mars 1998. p. 4–5.

Apollon Andreyevich Kareline (1863 – 1926)

Apollon Andreyevich Kareline

Wikipedia

Issu d’une famille aisée, Kareline se radicalisa dans sa jeunesse et fit des études de droit. Passant par diverses affiliations politiques radicales, il fut victime de persécutions politiques, ce qui le contraignit à l’exil à Paris de 1905 à 1917.

Là, il fonda un groupe d’anarchistes russes expatriés, la Confrérie des communistes libres (en russe : Bratstvo Volnykh Obshchinnikov), dont Voline était membre. La Confrérie se scinda violemment en 1913 sur des questions de leadership, des accusations d’antisémitisme et des rumeurs d’infiltration par l’Okhrana. Après la Révolution russe, Kareline retourna à Moscou. Là, en 1918, il fonda la Fédération panrusse des anarchistes, et il devint rédacteur en chef de son organe de presse, Vie libre [ Volnaya Zhizn, https : //babel.hathitrust.org/cgi/pt?id=mdp.39015069766858&seq=5 ], publié à Moscou de 1919 à 1921. De manière controversée, Karelin, anarchiste, coopéra avec le gouvernement bolchevique, obtenant un siège au Comité exécutif central panrusse. Kareline mourut d’une hémorragie cérébrale en 1926.

Références : Avrich, Paul (2005). The Russian Anarchists. Edinburgh : AK Press. pp. 174–175, 137. ; Sapon, V. P. Apollon Andreyevich Kareline: Ocherk Zhizni [Apollon Andrïévitch Kareline : esquisse d’une vie] Nizhny Novgorod : Izd. Yu. A. Nikolayev, 2009.; « Life of the Anarchist ‘Jesuit’ (Apollon Karelin), Review  » [ La vie de l’anarchiste ‘Jésuite’ ( Apollon Karelin) ], Kate Sharpley Library. Translated by Szarapow. 2009, https : //www.katesharpleylibrary.net/69p950 ; Gooderham, P. (1981). The Anarchist Movement In Russia, 1905-1917 [ Le mouvement anarchiste en Russie ], University of Bristol. pp. 214–216, 220–221, https : //research-information.bris.ac.uk/ws/portalfiles/portal/34507649/591039.pdf ; Heller, Leonid (1996). « Voyage au pays de l’anarchie. Un itinéraire : L’utopie », Cahiers du Monde russe. 37 (3) : 255. https : //www.persee.fr/doc/cmr_1252-6576_1996_num_37_3_2460

Meeting international à Paris le 9 décembre 1912 à l’occasion des 70 ans de Kropotkine, à la Salle des Sociétés Savantes, 8, rue Danton

Sous la présidence de jan Grave, avec les interventions de A. Girard & M. Pierrot du groupe des Temps nouveaux, Sébastien Faure, Charles Malato, Georges Yvetot, Pierre Dumas de la Fédération CGT de l’habillement, G. Durupt du Club communiste libertaire, Christian Cornelissen, Armando Borghi du Groupe Révolutionnaire Italien, José Nègre ancien secrétaire de la CNT espagnole, I. Zielinska (en polonais), Stoianov (En bulgare), Maria  Isidine, Apollon Kareline, K. Orgueiani et Rochtchine (en russe), Vinavier (en hébreu) …

Mikhaïl Raïva (1899 – 1917)

L. Lipotkine « « l’émigration anarchiste russe aux États-Unis »

Mikhaïl Raïva est né en 1889 à Vasilkov, dans la province de Kiev. À l’âge de 10 ans, il a perdu sa mère et son père emménagea avec ses quatre enfants à Kiev. Là, il travailla comme comptable chez Zaïtsev, fabricant de sucre.

À Kiev, Raïva fréquenta une véritable école pendant plusieurs années. Élève assidu, il obtint de bonnes notes. Il aimait beaucoup lire et développa, dès son plus jeune âge, une passion pour les livres. Des circonstances l’obligèrent à quitter l’école et la Russie pour les États-Unis, où il arriva avec son jeune frère, Grigori, fin 1910. C’est là, dans un nouveau pays, que de nouvelles épreuves commencèrent pour lui : cherchant à gagner sa vie, il ne pouvait se résoudre à être ouvrier d’usine et exploité ; l’exploitation et les exploiteurs lui répugnaient. Il souhaitait être un travailleur intellectuel, utile aux travailleurs. Après une conférence sur l’anarchisme donnée par Emma Goldman au printemps 1911 à Bronzeville, dans la banlieue de New York, Raïva s’intéressa vivement à la doctrine anarchiste et se mit à lire avec avidité les œuvres de Bakounine, Kropotkine, Tolstoï et d’autres auteurs anarchistes. Les idées révolutionnaires de Bakounine et de Kropotkine le captivèrent, tandis qu’il était totalement opposé aux idées religieuses de Tolstoï et à son prêche de non-résistance au mal. Raïva devint rapidement anarchiste et rejoignit le mouvement anarchiste russe, qui se développait alors rapidement dans de nombreuses villes des États-Unis et du Canada.

En 1912, une organisation ouvrière russe, le Cercle progressiste russe, existait à Bronzeville. Cette organisation était considérée comme non partisane, et socialistes et anarchistes y travaillaient, bien que pas toujours de concert. Raïva rejoignit cette organisation et en devint l’un des membres actifs : il présentait des rapports sur diverses questions du mouvement ouvrier, contribuait au développement de certaines opinions anarchistes parmi ses membres et, de manière générale, cherchait à orienter les activités de l’organisation vers une voie anarchiste définie. Après plusieurs affrontements avec des membres mécontents, il réussit à rebaptiser le Cercle en « Union des travailleurs russes », une organisation à l’orientation anarchiste. L’Union reconnut le mensuel anarcho-syndicaliste Golos Truda [ La Voix du Travail ] , publié à l’époque comme son organe idéologique et commença à le soutenir matériellement et moralement.

Outre son travail au sein de l’Union, Raïva intervenait souvent lors de rassemblements de rue, au cœur de la colonie russe, sur des sujets d’actualité ou autres. Ses discours, sincères et sincères, captivaient toujours son auditoire par leur clarté et leur vulgarisation. Il écrivit également des articles et, pendant un temps, collabora aux journaux Velikiy Okean [ Le Grand Océan ] et Russkoye Slovo [ Le Mot Russe ]. À l’automne 1916, à l’instigation de plusieurs syndicats ouvriers russes, Raïva entreprit une courte tournée de conférences dans plusieurs villes des États-Unis. Il visita Bridgeport, Chester, Cleveland et Détroit, donnant des conférences sur l’Internationale, la guerre, l’anarchisme et la religion. Ses conférences exprimaient toujours la vision cohérente d’un anarchiste convaincu et la sincérité d’un idéaliste. Au cours de longues discussions avec ses opposants idéologiques, il atteignait souvent l’épuisement et l’enrouement, défendant l’idéal anarchiste auquel il était dévoué avec abnégation.

Après quelques mois de voyage, et après avoir mis à rude épreuve sa santé déjà fragile par de fréquentes conférences, il décida de retourner à New York et de poursuivre son développement personnel. Il lisait abondamment, s’efforçant constamment d’élargir et d’approfondir ses connaissances.

Raïva progressa et murit intellectuellement. Il était depuis longtemps athée et cosmopolite, c’est-à-dire opposé aux préjugés et superstitions religieux et nationaux. Il nourrissait depuis longtemps l’idée de publier un journal antireligieux. Plusieurs organisations et individus le soutinrent dans ce projet et lui promirent leur aide. Il se mit au travail et, avec l’étroite collaboration de son frère Grigori, il lança la publication du mensuel athée Pravda [ la Vérité ], dont le premier numéro parut en janvier 1917.

Les premiers numéros de Pravda firent immédiatement bonne impression, tant par leur contenu que par leur contenu, et des dizaines et des centaines d’adeptes de la foi antireligieuse commencèrent à se rassembler autour de la revue athée. Nombreux étaient ceux qui prédisaient un grand développement pour Pravda et sa transformation imminente en mensuel. Mais… la Révolution russe de 1917 éclata, et Raïva décida de suspendre Pravda après son cinquième numéro, espérant reprendre bientôt sa publication dans une Russie libre. Il aimait la Russie – la Russie travailleuse – et croyait profondément en son avenir radieux. Il se réjouit des premières nouvelles de la révolution et était déjà impatient de partir pour la Russie. Raïva aspirait à rentrer chez lui, dans son pays natal. À toutes les supplications et exhortations de ses amis lui demandant d’abord d’améliorer sa santé avant de partir pour la Russie, il répondit succinctement : « Je vais en Russie ; c’est là que ma place est. » Fidèle à sa parole, il embarqua bientôt sur un bateau à vapeur à destination de la Russie via l’Extrême-Orient. Mais sa santé fragile déclina en cours de route et il mourut à Irkoutsk en juin 1917, à l’âge de 28 ans, au terme d’une vie courte mais glorieuse.

Vladimir Vladimirovitch Barmash, alias Gorbonos, alias Valya, alias Lonya (1879-1938)

Nick Heath, https://libcom.org/article/barmash-vladimir-vladimirovich-aka-gorbonos-aka-valya-aka-lonya-1879-1938

Vladimir Barmash naquit dans un village près d’Ivanovo-Voznesensk (aujourd’hui Ivanovo). Ce village était très petit et tous ses habitants portaient le nom de famille Barmash. Malgré les difficultés liées à ses origines paysannes, il réussit brillamment à l’école et partit ensuite pour Moscou où il suivit trois cursus à l’université populaire Alfons Shaniavsky. Au début du XXème siècle, il étudia à l’Académie agraire de Petrovsko-Razumovskoe et obtint un diplôme d’agronomie. En 1905, Barmash rejoignit une cellule moscovite du Parti social-révolutionnaire. Il participa à la lutte armée à Moscou en décembre 1905. Début 1906, après la scission du Parti social-révolutionnaire, il intégra un groupe armé de la faction d’opposition des Maximalistes. Il participa à l’expropriation (autrement dit le braquage) de 800 000 roubles de la banque de la Société de crédit mutuel, début mars 1906.

En juin 1906, Barmash se convertit à l’anarchisme et fonda à Moscou le groupe communiste anarchiste La Commune libre. Il participa à la propagande de masse et aux actions armées. Le 27 juin 1906, le groupe anarchiste moscovite approuva la déclaration et le programme élaborés par Barmash. Ce document stipulait que le rôle des groupes anarchistes-communistes était le suivant : organiser les ouvriers, les paysans et le lumpenprolétariat en vue de l’expropriation et de la socialisation de la propriété privée ; préparer une grève générale des ouvriers ; la participation anarchiste aux syndicats était nécessaire pour neutraliser l’influence des partis politiques réformistes ; boycotter tous les organes gouvernementaux et les structures parlementaires ; refuser les expropriations à des fins personnelles – toute expropriation n’étant motivée que par le besoin de financer la propagande anarchiste ; refuser toute collaboration avec un parti politique. Tout au long de l’année 1906, Barmash fit de la propagande dans les usines de Moscou, distribuant de la littérature anarchiste. Il fut l’un des organisateurs de l’attentat à la bombe contre le bâtiment de la Garde administrative de Moscou en juillet 1906. À l’automne 1906, la Commune libre avait besoin d’argent pour la littérature et d’autres projets. Barmash organisa des expropriations, mais fut arrêté. Il fut condamné à trois ans de prison par un tribunal de Moscou. Libéré en 1909, il vécut en exil. Il retourna à Moscou, mais fut de nouveau arrêté et exilé en 1912, ou, selon d’autres sources, inculpé pour le procès de la Commune libre en 1908. En tant qu’organisateur, il risquait la peine de mort et décida donc de simuler la maladie mentale pour être interné dans un asile. Il s’en évada et s’enfuit en France. [On ne sait pas quand ni comment il revient en Russie. Pendant la Première guerre mondiale, il prit une position défensiste.]

Le 2 mars 1917, il fut libéré de la prison de Boutirki à Moscou (les circonstances et les charges retenues contre lui restent floues). Il créa alors des cellules anarchistes-communistes locales dans le quartier de Lefortovo à Moscou et, en collaboration avec d’autres groupes, fonda la Fédération des groupes anarchistes de Moscou (FAGM). Barmash en fut l’un des secrétaires, membre du conseil et trésorier de 1917 à 1918. Il organisa un vaste projet d’édition d’ouvrages anarchistes pour la FAGM. À l’automne 1917, il mena une campagne de propagande auprès des ouvriers moscovites et fut reconnu pour son éloquence. Il participa activement à la révolution d’Octobre. Entre septembre 1917 et avril 1918, il fut rédacteur du journal anarchiste Anarkhiia [L’Anarchie].

Le 12 avril 1918, lors de l’attaque de la Tchéka contre le mouvement anarchiste moscovite, Barmash fut arrêté. Accusé, avec d’autres membres de la FAGM, d’avoir hébergé des bandits et des criminels, il ne fut cependant pas jugé et tous furent libérés en mai 1918. Le 6 mai 1918, Barmash participa au Conseil de la FAGM et présenta un rapport sur le Conseil et les groupes locaux. Durant l’été 1918, il prit la parole lors de nombreuses réunions et accusa les bolcheviks de trahir la révolution et de mener des représailles contre les anarchistes et les ouvriers. À l’automne de la même année, il collabora avec les frères Gordin, autres figures importantes du communisme anarchiste.

Entre 1918 et 1921, Barmash occupa diverses fonctions : député du soviet de Moscou, enseignant et employé dans plusieurs banques. En avril 1919, il était l’une des figures de proue de l’Union moscovite des anarchistes-syndicalistes-communistes. Selon des informations non confirmées, il entretenait des liens avec les anarchistes clandestins qui menaient des attaques contre les bolcheviks. En septembre ou octobre 1919, Barmash se rendit en Ukraine et rejoignit les makhnovistes. Il fut l’un de leurs plus fervents propagandistes et dirigea leur section culturelle et éducative dans le village grec de Kremenchuk. Il retourna ensuite à Moscou.

En août 1920, il fut l’un des organisateurs de la section moscovite des anarchistes-universalistes (MSAU), l’un des rédacteurs de sa plateforme et collabora à la rédaction de son journal, Universal, publié entre 1920 et 1921. Durant cette période, il soutint un temps l’idée de collaborer avec le gouvernement soviétique, mais après la répression du soulèvement de Kronstadt, il s’opposa fermement aux bolcheviks. En novembre ou décembre 1921, il fut arrêté à la suite d’un raid contre l’Université d’État de Moscou et exilé à Kostroma sans inculpation.

En 1923, il fut arrêté pour désertion. Le 4 mai, les juges du NKVD le condamnèrent à deux ans d’exil dans l’oblast de Ziranska (aujourd’hui une région de la province de Tomsk en Sibérie). Cette décision fut annulée et Barmash obtint le droit de résider librement en URSS. De retour à Moscou, il travailla comme intendant. Il rejoignit la section socio-économique du Comité public panrusse pour la mémoire de Piotr Kropotkine et participa aux activités du musée consacrée au révolutionaire anarchiste russe Kropotkine, [qui était la dernière activité anarchiste toléré par les bolchéviques]. À l’été 1927, avec d’autres anarchistes, il organisa une campagne de solidarité pour Sacco et Vanzetti. Il faisait partie des douze personnes – avec Borovoï, Rogdaev, etc. – qui envoyèrent un télégramme à l’étranger concernant l’affaire et tentèrent d’organiser des réunions publiques, refusées à plusieurs reprises par les autorités communistes moscovites. Il se lia d’amitié avec Noï Varshavski, auteur d’un tract dénonçant l’hypocrisie du gouvernement soviétique et appelant à son renversement. Il est probable que Barmash y ait participé, mais Varshavski, après son arrestation, fit preuve d’une ténacité et d’un héroïsme exemplaires. Il refusa de nommer qui que ce soit d’autre que lui même.

Entre 1927 et 1928, il participa, aux côtés de Rogdaev, au conflit qui opposa anarchistes et « anarcho-mystiques » (un groupe manipulé par la police secrète d’État) au musée Kropotkine. En conséquence, en mars 1928, il fut contraint de démissionner du Comité. À cette époque, il comptait parmi les plus fervents partisans de l’anarchisme, avec Rogdaev, Borovoï, Khudoleï et Kharkhardine, l’une des figures les plus actives de la Plateforme organisationnelle en Union soviétique.

En 1929, Barmash vivait à Mojaïsk et travaillait à la Banque de crédit agricole de Moscou. Le 15 juin 1929, il fut arrêté avec de nombreux autres anciens anarchistes, accusé de création de groupes anarchistes illégaux, de diffusion de littérature antisoviétique et de liens avec des anarchistes hors d’Union soviétique. Il fut condamné à trois ans d’isolement politique à Souzdal. En août 1930, il fut transféré à la prison de Boutirki pour y subir une intervention chirurgicale. Il fut envoyé au centre d’isolement politique de Verkĥneuralsk.

En juin 1932, il fut condamné à trois ans d’exil en Sibérie. De 1934 à janvier 1935, il séjourna à Ienisseïsk, où il travailla comme agronome. Le 25 janvier 1935, il fut de nouveau arrêté pour des actes antisoviétiques et condamné à trois ans au centre d’isolement politique de Verkĥneuralsk. Il y fonda le Groupe anarchiste de Verkĥneuralsk, qui prônait l’organisation anarchiste clandestine afin de rassembler les vestiges du mouvement et de se mobiliser contre le régime capitaliste d’État, tout en élaborant un programme. Il fut autorisé à intégrer l’Institut d’enseignement à distance de l’Académie agricole sous le nom de Kliment Timirjazev. En 1938, il fut arrêté une nouvelle fois et condamné à cinq ans de camp de concentration. C’est la dernière mention de Barmash dans les archives. Après cela, on perd toute trace de lui.

Lettre de Vladimir Barmash à Senya Fleshin, Ienisseïsk, 18 avril 1933

[Lettre du dossier 50, Fonds Fléchine (Senya Fleshin), Institut international d’histoire sociale, Amsterdam.]

Cher ami ! Je t’avais déjà écrit pour te parler du colis que tu as reçu de Londres. C’était une vraie fête ! Jambon, beurre, sucre et… farine de blé blanc ! Nous nous souvenons encore de la joie que nous avons éprouvée en voyant de telles gourmandises ! Mais quand cinq dollars [souligné au crayon] sont arrivés par l’intermédiaire de [Iekaterina] Pechkova [Croix-Rouge politique] et que nous avons pu acheter chez Torgsine [magasin d’État vendant en devises fortes] du beurre, du sucre, des petits pois et de la farine de seigle, et manger du pain à volonté, nous nous sommes considérés comme heureux. Il a fallu trois semaines pour que le colis du 31 janvier, en provenance de Londres, arrive. C’est incroyable ! Du jamais vu ! Mais Viktor [souligné au crayon : Vsevolod – je suppose Voline] a envoyé un colis de France le 21 janvier, et nous ne l’avons toujours pas reçu. Nous gardons espoir de le recevoir avec le premier bateau de Krasnoïarsk, en juin. Pour les cinq dollars que nous avons achetés à Torgsin, nous avons obtenu bien plus que le prix de votre colis, sans compter les frais de port. Inutile de préciser combien votre aide est arrivée à point nommé ! Ni combien votre attention nous a été précieuse, à nous, parias dans notre propre pays ! Elle est arrivée comme une lumière vive dans les ténèbres ; tant votre bienveillance était grande. Nous travaillons maintenant. Le scorbut et la stomatite nous quittent. Le printemps et le soleil arrivent ! Dans un mois, la glace du Ienisseï fondra, et nous pourrons enfin souffler après ce froid glacial, ces ténèbres, cet isolement et cette solitude. Il y a tant à dire, tant d’histoires à raconter… et cela… Viens ! Mais pour l’instant… une poignée de main chaleureuse. Salutations ardentes venues du désert froid des neiges et de la taïga… Vole, ô salutations, vers le bruit de la vie. Vers ceux qui ignorent le silence…

Salut Vladimir. PS : J’ai appris que Mikhaïl Ilovayskiy[1] au camp UChD d’Orel UChD [signification inconnue], Oblast de Tchernozemnaya, rue Komsomolskaya 12) est très malade, malnutri, sans emploi et affamé. Vladimir.

[1]   Mikhaïl Ilovayskiy, également connu sous les noms d’Ilovaysky, Iloyaysky-Kaydanov ou Kaydanov, était un anarchiste de la vieille école qui sous le Tsarisme avait émigré à l’étranger, notamment en France, où il fut un militant anarchiste très actif. Il revint en Russie en 1917 pour participer à la révolution. Il avait joué un rôle central dans l’organisation de la Garde noire à Moscou. Il fut arrêté à Moscou en mai 1929, avec un grand nombre de compagnons dont Otverjenny, Moudrov, Rogdaev, Francesco Ghezzi, Douchkine, Gavriline, etc. Exilé pour 3 ans à Orenbourg, en 1930, il y était très malade. Kaidanov s’est suicidé en 1932 ou 1933 à Orel où il était interné après la mort du compagnon Nicolai Rogdaev dont il était un ami intime.

Texte issu de la brochure  » Les Activités antiguerre des anarchistes de l’Empire de Russie pendant la Première guerre mondiale (1914-1917) »

A télécharger ici : https://cnt-ait.info/2026/02/22/anars-russes-14-17

Pour la recevoir au format papier, envoyer 8 euros à CNT-AIT, 7 rue St Rémésy, 31000 TOULOUSE (chèques à l’ordre de « La Lettre du CDES », ou bien transfert bancaire aux coordonnées bancaires ci dessus avec mention en objet « Brochure Anars Russe », en n’oubliant pas de nous indiquer par mail à contact@cnt-ait.info l’adresse où l’envoyer)

Les Activités antiguerre des anarchistes de l’Empire de Russie pendant la Première guerre mondiale (1914-1917)

Table des matières

Introduction.

Les Activités antiguerre des anarchistes de l’empire de Russie pendant la Première guerre mondiale (1914-1917) (https://cnt-ait.info/2026/02/23/antiguerre-russes-1417

Quelques courants anarchistes russes des années 1900 – 1914 (https://makhno.home.blog/2026/02/26/anars-russe-1900) :

  • Les anarcho-communistes Khlebovoltsy (du journal Khleb i Volya, Pain et Liberté)
  • Les anarcho-communistes tchernoznamentsy (Bannière noire)
  • Les anarcho-communistes beznachaltsy (Sans chef / autorité)

Quelques portraits d’anarchistes russes oubliés (https://makhno.home.blog/2026/02/26/anars-russes-oublies) :

  • Alexandre Youlevitch GUÉ (1879 – 1919)
  • Apollon Andreyevich Kareline (1863 – 1926)
  • Mikhaïl Raïva (1899 – 1917)
  • Vladimir Vladimirovitch Barmash (1879-1938)

L’Association des travailleurs russes aux USA et au Canada parfois appelée Union des travailleurs russes (URW) (https://makhno.home.blog/2026/02/22/urw)

La marche contre la guerre МАРШ ПРОШВ ВОЙНЫ [1915] (https://makhno.home.blog/2025/11/25/marche-1915)