Nestor Makhno est un personnage historique de la Révolution russe, devenu un héros populaire et légendaire en Ukraine. Un des fondateur de l’Armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne, qui combattit les nationlialistes ukrainiens, mit en déroute les armées d’occupations austro-allemandes puis les Armées blanches tsaristes de Dénikine, sauvant ainsi la Révolution russe. Les Bolcheviques le remercient de leur avoir sauvé la peau en rompant leur alliance et en se retournant traitreusement contre lui. Lénine et Trotsky ne pouvaient tolérer que la révolution des paysans ukrainiens échappe à leur modèle centralisateur et dictatorial.
Pendant 3 ans, l’insurrection en Ukraine, inspirée des principes anarchistes, va essayer de mettre en place une nouvelle société, égalitaire et libertaire, créant une éphémère « Fédération du Travail Anti-autoritaire » (https://makhno.home.blog/2025/09/23/1919-voline). En 1921, vaincu et blessé, Makhno est contraint de fuir, pourchassé par les bolchéviques qui massacrent les révolutionnaires. Expulsé de plusieurs pays européens, il s’installe finalement en 1925 à Paris, où pour survivre il est contraint de travailler comme ouvrier chez Renault à Boulogne-Billancourt. Il meurt le 25 juillet 1934 et est incinéré au cimetière du Père-Lachaise où il repose aujourd’hui non loin du Mur des fédérés et des communards.
Dans cette terre de sang qu’est l’Ukraine, la mémoire de Makhno a survécu, souterraine. Malgré la propagande communiste qui voulait le faire passer pour un vulgaire bandit, son souvenir de « robin des bois » est resté vivace sous forme d’une légende qui prétend que son fantôme reviendra pour venger les pauvres et les exploités contre tous les abus du Pouvoir.
En 2019, le Gouvernement nationaliste Ukrainien souhaitait récupérer cette figure légendaire non pas pour réaliser son idéal de justice et de liberté, mais pour en faire un héros national ukrainien.
Le Maire de la ville natale de Makhno souhaite rapatrier ses cendres pour – summum du sordide – en faire une « marque commerciale » susceptible d’attirer les touristes étrangers. On imagine déjà des montagne russes avec des tachankas, ces fameuses carioles armées de mitrailleuses « inventées » par Makhno et qui lui donnèrent ses victoires éclairs !
Faire de Makhno et des Makhnovistes des symboles du nationalisme Ukrainien est simplement risible. Comme l’écrit son camarade Voline en 1927 « D’une façon générale, les insurgés makhnovistes – et aussi toute la population de la région insurgée et même au-delà – ne faisaient aucun cas de la nationalité des travailleurs, qu’ils soient ukrainiens, russes, juifs, grecs ou arméniens. Pas un instant ils ne firent appel aux sentiments nationaux ou patriotiques. Toute la lutte des makhnovistes fut menée uniquement au nom des droits et des intérêts des Travailleurs. Les préjugés nationaux n’avaient aucune prise sur la Makhnovtchina. Jamais personne ne s’intéressa à la nationalité de tel ou tel combattant, ni ne s’en inquiéta. »
Ironiquement, les autorités ukrainiennes souhaitent que Makhno rejoigne dans le Panthéon patriotique ukrainien le dirigeant nationaliste Petlioura, considéré comme un « héros national », mais auquel l’armée Makhnoviste infligea de sévères défaites. Des milliers de militants anarchistes et d’ouvriers et paysans ukrainiens sont tombés dans la bataille contre ce bourreau, qui a réprimé les ouvriers et qui a refusé d’arrêter le génocide des Juifs ukrainiens pendant la guerre civile. Petlioura a d’ailleurs été exécuté à Paris en 1926 par l’anarchiste et ancien Makhnoviste Samuel Schwarzbard [2], avec lequel Makhno entretenait une grande amitié.
Avec l’invasion de l’Ukraine par l’armée Russe en 2022, le besoin pour l’Etat ukrainien de réaliser l’unité nationale pour défendre le territoire s’est fait encore plus pressant. Dans la construction du « roman national ukrainien », l’incorporation de Makhno revient à l’ordre du jour. Déjà, quelques anciens anarchistes ont été enrôlés par la propagande d’Etat en faisant état bruyamment du ralliement de quelques dizaines d’ »anarchistes » à l’Armée Nationale, forte de plus d’un million de soldats. La surexposition médiatique de ces quelques dizaines d’individus n’a aucun intérêt stratégique militaire, si ce n’est celui de proclamer l’Union sacrée derrière le drapeau jaune et bleue. Et voici Makhno affligé de l’étendard national, lui qu n’avait comme drapeau qu’un drapeau noir uni ! Mais au delà de cette opération de révionnisme historique consistant à faire de Makhno un patriote ukrainien, en cette annéee 2026 l’Etat ukrainien de nouveau ressort du placard le projet de rapatrier les cendres de Makhno pour qu’il rejoigne le panthéon local [3]. Il sera bien mal à l’aise, entre Petlioura le pogrommiste et Bandera le collaborateur des nazis, certainement pour faire un peu oublier ces deux figures non présentables à l’extérieur … de plus on voir fleurir le « merchandising » et les « produits dérivés » à la figure de Makhno, devenu une icône qui fait vendre des gadgets …
Il est temps de mettre les points sur les i :
Makhno était un communiste anarchiste, il était contre le capitalisme mercantile, contre les frontières et contre le patriotisme. Transformer son nom en marque commerciale et faire de Makhno un étendard nationaliste, c’est faire preuve d’un cynisme éhonté. Ce serait une insulte directe à la mémoire de ce révolutionnaire et de ses compagnons et à la cause pour laquelle ils se sont battus.
Aujourd’hui les cendres de Makhno reposent au Père Lachaise, non loin du Mur des Fédérés et des Communards de 1871, ses frères en Révolution. Cela correspond bien à ses convictions révolutionnaires et internationalistes.
Les nationalistes, réactionnaires et hommes d’Etat devraient laisser en paix le vieux révolutionnaire, sous peine de réveiller son fantôme et de voir revenir les tachanka …
Les Amis de Nestor Makhno – Tachanka
[2] lire l’article : 25 Mai 1926 : Samuel Shalom Schwartzbard, le vengeur anarchiste antiraciste, assassine à Paris le nationaliste ukrainien antisémite Symon Petlioura https://makhno.home.blog/2026/05/25/schwartzbard) [3] Voici l’appel de notre ami Viatcheslav Azarov , historien ukrainien basé à Odessa, militant anarchiste, spécialiste de Makhno et de la période révolutionnaire (1917-1921) en Ukraine, posté sur son blog « le dernier Makhnoviste » https://t.me/last_makhnovist/129028 mars 2026
Oseront-ils rapatrier et panthéoniser les cendres de Makhno en Ukraine?«C’est avec une certaine méfiance que j’ai pris connaissance d’une information concernant une réunion à la Présidence de la République, réunissant les dirigeants de la Rada (Parlement) et de l’Institut de la Mémoire nationale, au cours de laquelle a été relancée l’initiative visant à créer en Ukraine un Panthéon des personnalités ukrainiennes éminentes.Jusqu’à présent, le nom de Nestor Makhno figurait régulièrement sur la liste proposée des combattants pour l’indépendance du XXe siècle, et depuis l’époque de Iouchtchenko (président de l’Ukraine du 23 janvier 2005 au 25 février 2010), nous nous sommes constamment opposés à sa réinhumation. Nous nous y sommes opposés principalement parce que cette initiative était portée par des ennemis impitoyables des idées de Makhno, du modèle de société ukrainienne que le mouvement social portant son nom avait construit et que l’armée makhnoviste avait défendu. Malheureusement, depuis lors, notre pays s’est encore davantage enfoncé dans la voie antisociale et l’extrémisme de droite, et ramener ici la dépouille de cet anarchiste ukrainien de renommée mondiale reviendrait à permettre à ses ennemis de se servir de son nom pour dissimuler leurs exactions contre le peuple travailleur qu’il défendait.J’espère que les anarchistes français, avec le soutien du mouvement anarchiste mondial, ne laisseront pas un tel sacrilège se produire. Repose en paix en terre étrangère, cher Batko [« petit père »], jusqu’à ce que la dictature oblige les Ukrainiens ordinaires à revenir à tes idées!»Viatcheslav Azarov , 28 mars 2026 [Traduction OCL : https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4737]« Pour information, un des récents billets de Viatcheslav Azarov, publié à l’occasion de la journée du 8 mars:À l’occasion de la Journée internationale des femmes de 2026, les médias officiels ukrainiens ont publié des articles sur les Ukrainiennes ayant lutté pour l’indépendance de l’Ukraine. Sans surprise, aucune mention n’a été faite de Galina Kouzmenko, épouse du fondateur du célèbre mouvement makhnoviste. Elle était non seulement professeure d’ukrainien, mais aussi fondatrice des «conseils des femmes» au sein de la Makhnovchtchina, où étaient débattus les droits des femmes, notamment la question du mariage libre. Contrairement aux patriotes d’aujourd’hui, Kouzmenko était anarchiste et se battait pour l’indépendance des Ukrainiens, et non pour celle de l’État qui les opprimait. Nos contemporains encore du mal à comprendre cette différence. »
Source: Makhno blog
