samedi 24 octobre 2026, par Courant Alternatif
Qu’est-ce qu’un racket ? Selon les dictionnaires, il s’agit d’une organisation illégale qui pratique l’extorsion et le chantage par la violence et l’intimidation. Le terme a commencé à se populariser dans les années 1920 et 1930, en référence aux organisations criminelles de Chicago et de New York. Par la suite, les exilés de l’école de Francfort l’ont utilisé pour comprendre les nouvelles structures de domination à l’époque du fascisme.
Dans tous les domaines de la société moderne, la Mafia fonctionne de mieux en mieux. Elle se développe aussi rapidement que les autres produits du travail grâce auxquels la société du spectaculaire intégré façonne son monde. La Mafia se renforce grâce aux immenses progrès de l’informatique et de l’alimentation industrielle, à la reconstruction urbaine totale et aux bidonvilles, aux services spéciaux et à l’analphabétisme.
Guy Debord, Réflexions sur la société du spectacle, thèse XXIII
Entre 1939 et 1942, Max Horkheimer a rédigé un texte resté longtemps inédit, « Les expressions du racket et de l’esprit », dans lequel il a introduit l’idée que la structure du crime organisé révèle quelque chose d’essentiel sur le fonctionnement de la domination en général. Le livre qu’il écrira ensuite avec Adorno, Dialectique de la raison, publié pour la première fois en 1947, n’a repris ces notes que partiellement. Il a néanmoins montré que le mouvement historico-philosophique de la modernité – qui promettait l’émancipation par la raison, la science et le droit universel – tend à se transformer en son contraire : la rationalité devient irrationnelle, la démocratie se transforme en dictature et l’État de droit se métamorphose en racket criminel. De même, les deux amis ont utilisé ce terme pour comprendre la transition du capitalisme concurrentiel au capitalisme monopolistique. Des années plus tard, Jacques Camatte et Gianni Collu ont avancé l’idée que la logique du racket envahissait également la sphère des organisations politiques, y compris celles qui se définissent comme étant de gauche. Dans un texte bref mais dense, intitulé « Transition » et publié en 1969 par la revue française Invariance, ils se sont demandé ce qui se passe lorsque le capital ne se contente plus de se superposer à des processus productifs préexistants – l’étape que Marx définit comme la « soumission formelle du travail au capital » -, mais les reconstruit intégralement de l’intérieur. Le capital s’impose alors sur l’ensemble des relations sociales, effaçant la distinction entre temps de production et temps de vie, sphère économique et sphère politique, légalité et illégalité. C’est l’étape que nous vivons actuellement : selon les termes de Marx, la soumission réelle du travail au capital.
Dans un célèbre passage des Théories sur la plus-value, l’auteur du Capital avait déjà souligné que, tout comme un philosophe produit des idées, un poète des poèmes, un pasteur des sermons, un professeur des manuels, etc., un délinquant produit des délits. Aujourd’hui, nous pourrions ajouter qu’un trafiquant de drogue produit de la drogue et un politicien, de la corruption. Le capitalisme repose sur l’extorsion de la plus-value, et non sur la légalité et le droit. Sans l’esclavage, sans le colonialisme, sans les crimes, sans l’expropriation des paysans, le marché mondial aurait-il jamais vu le jour ? Ou même les nations ? Ou ce qu’on appelle la mondialisation ? Une fois encore, il faut se référer à Marx : si l’argent naît taché de sang, le capital apparaît ruisselant de sang et de boue par tous ses pores. Aujourd’hui, le sang continue de couler et les pores se sont transformés en tumeurs.
Accumulation par dépossession Lire et relire ces textes aide à comprendre comment fonctionne le monde. Le racket n’est plus une anomalie, mais une modalité de la politique mondiale. Les acteurs étatiques, les appareils économiques et financiers, les milices privées, les réseaux criminels et les infrastructures technologiques opèrent selon des logiques mafieuses, se disputant territoires, populations et ressources. David Harvey parle d’« accumulation par dépossession » et il a raison : ce terme souligne la nature criminelle du système. Prenons l’exemple d’Israël. C’est un État qui détruit tout ce qui s’oppose à son projet démentiel de créer un grand État juif s’étendant du Nil à l’Euphrate. Les Palestiniens ne sont pas d’accord ? Il faut les éliminer ; ils constituent un surplus gênant. De son côté, le Président des États-Unis, Donald Trump, revendique le prix Nobel de la paix tout en entraînant son pays dans de multiples guerres impériales, commerciales et géopolitiques. Pour quelle raison ? D’abord pour s’enrichir lui-même, puis pour reconstruire l’empire américain. Y parviendra-t-il ? C’est peu probable. Cependant, en attendant, il vend sa protection en échange d’obéissance. Dans cette situation, le droit international n’existe plus, l’ONU est impuissante, et l’ordre – ou, pour mieux dire, le désordre mondial – se transforme en une jungle où règne la loi du plus fort. Mais ce n’est pas tout. Le racket n’est pas seulement la principale forme de domination politique ; c’est l’expression de la tendance générale du capital à produire une sociabilité criminelle. Cette thèse peut sembler excessive, et elle l’est peut-être. Elle a toutefois le mérite de montrer que le racket n’est pas la pathologie d’un capitalisme archaïque, mais l’une de ses principales formes d’organisation, en particulier là où les médiations traditionnelles s’affaiblissent ou disparaissent.
Qui ne part pas meurt Le Mexique, pays dévasté par la criminalité, doit être compris dans ce contexte. Peu importe que la complicité entre les cartels et diverses instances de l’État soit en train de créer une situation intenable. Ce qui compte, c’est que la production et le trafic de drogue font partie du processus de valorisation capitaliste, au même titre que l’intelligence artificielle, le commerce des hydrocarbures et le trafic de métaux stratégiques. Et comme il est aujourd’hui possible de monter un laboratoire de drogues synthétiques (fentanyl, méthamphétamines) avec quelques milliers de dollars, les grands cartels verticaux se fragmentent en une myriade de producteurs indépendants qui s’affrontent, générant sans cesse de nouvelles complicités et une guerre de tous contre tous.
Protection et extorsion se confondent ainsi en une structure infernale : narcotrafiquants, multinationales et État. À Zacatecas (nord du Mexique), la mine d’or Camino Rojo, appartenant au groupe canadien Orla Mining, utilise les narcotrafiquants pour faire respecter la discipline parmi les travailleurs, avec l’accord du gouvernement. Ailleurs (à Sonora), le patron de la mine McEwen Mining, Rob McEwen, admet sans vergogne entretenir d’excellentes relations avec les narcotrafiquants. Dans la région d’Iguala, dans l’État de Guerrero, où les jeunes d’Ayotzinapa ont disparu, il existe plusieurs mines d’or, également canadiennes, qui, de connivence avec les autorités locales, paient les narcotrafiquants pour permettre les opérations des entreprises et la circulation de leurs employés. S’y opposer signifie la mort. L’opposition classique entre État de droit et criminalité organisée a volé en éclats depuis longtemps. Les cartels et les rackets locaux opèrent non seulement en dehors des institutions de l’État, mais aussi en leur sein, corrompant des fonctionnaires, des policiers, des juges et des politiciens à différents niveaux. Le cas le plus connu est celui du gouverneur de Sinaloa, Rubén Rocha Moya, et de neuf autres personnes, toutes accusées par un grand jury fédéral de New York d’association de malfaiteurs pour trafic de drogue et détention illégale d’armes. Dans d’autres régions, des populations entières sont contraintes de fuir. L’année dernière, à la suite de la vague de violence déclenchée par la guerre entre cartels, des centaines d’habitants des municipalités de Frontera Comalapa, Amatenango de la Frontera, Tila et Chicomuselo (Chiapas) se sont réfugiés au Guatemala. Plus récemment, à Chilapa (Montaña Baja, Guerrero), près de 500 personnes ont été contraintes de partir sur décision du groupe narco-paramilitaire Los Ardillos. « Qui ne part pas meurt », tel est l’ultimatum auquel sont confrontées les communautés autochtones de la région. Les racketteurs ne cherchent pas seulement à s’emparer de territoires et de voies de communication ; ils entendent également créer des zones échappant à tout contrôle en brisant la résistance du Conseil indigène et populaire du Guerrero Emiliano Zapata (Cipog-EZ), qui fait partie du Congrès national indigène, du système autonome de justice indigène de la région de la Montaña Baja et de la Coordination régionale des autorités communautaires – Peuples fondateurs (CRAC-PF). Dans ce contexte, l’État gère l’économie criminelle en assurant la continuité des flux de valeur, car le monopole de la violence est, en réalité, partagé ou délégué. C’est la logique de la domination réelle du capital poussée à ses dernières conséquences. Deux journalistes, Ricardo Ravelo et José Luis Montenegro, ont récemment publié (2025) un livre qui explique bien des choses : La Quatrième Transformation du crime organisé (Éditions Inefable). Le titre ironise sur le projet de Morena, le parti au pouvoir, fondé par l’ancien Président Andrés Manuel López Obrador (AMLO), selon lequel, après l’Indépendance, la Réforme et la Révolution, une quatrième transformation d’une importance historique analogue, appelée 4T, serait actuellement en cours. L’ouvrage retrace plusieurs décennies de complicité entre les structures criminelles et le pouvoir politique et, bien que le titre suggère une attention exclusive portée au mandat d’AMLO, les auteurs analysent également les administrations précédentes du PRI et du PAN, montrant qu’il n’y a pas eu un seul gouvernement fédéral qui n’ait pas conclu de pacte avec le crime organisé.
Le racket n’est plus un coût de production Dans les années 70 et avant, le crime organisé fonctionnait pratiquement comme un monopole unique : le cartel de Guadalajara. Il n’y avait pas de conflits sanglants pour le contrôle des routes ou des marchés, et l’État exerçait un contrôle strict sur les règles du jeu, par l’intermédiaire du PRI. Par la suite, le pouvoir s’est fragmenté et des cartels régionaux ont vu le jour, qui ont commencé à s’affronter entre eux. Au cours de la troisième phase, les groupes criminels ont cessé d’être de simples trafiquants et ont commencé à imposer des normes sociales et économiques, défiant ouvertement les institutions publiques. La quatrième phase, celle que nous vivons actuellement, est dominée par des structures criminelles qui exercent un contrôle territorial, politique et économique dans diverses régions du pays. La thèse centrale de l’ouvrage est que pendant la 4T, c’est-à-dire sous les gouvernements d’AMLO et de Claudia Sheinbaum, le crime organisé n’a pas été vaincu. Il s’est plutôt reconfiguré, normalisé et intégré aux nouvelles dynamiques économiques. Outre la vente de drogue, les mafias contrôlent le trafic d’êtres humains, le racket et le marché illégal des médicaments, entre autres activités criminelles. La plus lucrative est le vol et la contrebande de pétrole (mais aussi d’essence, de diesel et de gaz liquéfié), ce que l’on appelle au Mexique le huachicol. Selon l’Observatoire citoyen de l’énergie (une organisation critique à l’égard des réformes de privatisation et défenseur du secteur énergétique public), entre 2019, début de la 4T, et 2025, la perte cumulée a été astronomique : 515 000 millions de pesos, l’équivalent de 25 460 millions d’euros. Mais ce n’est pas tout. Depuis 2019, les gouvernements de la 4T ont confié aux forces armées la construction et l’exploitation d’infrastructures telles que le « Train Maya », l’aéroport Felipe Ángeles (AIFA) de Mexico et le corridor interocéanique de l’isthme de Tehuantepec. À cela s’ajoutent des projets immobiliers, des autoroutes et des aéroports dans tout le pays que l’armée conçoit, met en adjudication, gère et protège. Très contestés, ces mégaprojets dévastent l’environnement et divisent les communautés autochtones, mais garantissent des profits fabuleux et de juteux pots-de-vin. Dans ce contexte, le racket n’est plus un coût de production, mais un pouvoir souverain qui décide qui vit et où. Dans de nombreuses régions, il n’y a plus de classe politique, mais une classe criminelle. Loin de diminuer, les économies criminelles se sont développées grâce à la symbiose entre la criminalité, les politiciens locaux et les appareils militaires et policiers. Le coût en termes de violence est très élevé. Selon des chiffres officiels probablement inférieurs à la réalité, depuis 2018 à ce jour, on compte près de 70 000 nouvelles disparitions, pour un total dépassant les 132 000. D’octobre 2024 à mars 2026, on a dénombré 37 310 homicides volontaires, y compris les féminicides (plus de 8 500 entre 2015 et mars 2025). Le gouvernement ne cesse de répéter qu’il n’est pas l’auteur de ces crimes et, en partie, c’est vrai. Il a toutefois créé les conditions propices à leur perpétration, principalement par le biais de l’impunité.
Pas considérés comme des travailleurs, mais comme des « stagiaires ». Que dire des droits des travailleurs ? Les gouvernements du Morena se définissent comme « de gauche » et se vantent d’avoir tourné la page du néolibéralisme, mais la loi sur la semaine de 48 heures, promulguée en 1931, est toujours en vigueur. Il est vrai que depuis le 1er Mai de cette année, une réforme constitutionnelle a été adoptée, prévoyant une réduction progressive de la durée hebdomadaire du travail à 40 heures, qui prend soin de préciser les deux jours fixes de repos obligatoire. Progressive ? Oui, car elle entrera en vigueur en 2030 ! À ce stade, une question se pose. Le Mexique n’est pas seulement le théâtre de transformations stratégiques du capital. C’est aussi – et cela a toujours été le cas – un laboratoire d’utopies et de luttes sociales. Comment le gouvernement fédéral parvient-il à contenir les protestations et à créer un consensus ? La réponse est simple : grâce à un énorme système d’aide sociale. Actuellement, plus de 14 millions de personnes âgées de plus de 65 ans reçoivent de l’État une pension mensuelle de 3 200 pesos, la seule condition étant d’être mexicain de naissance ou par naturalisation. Trois millions d’autres femmes âgées de 60 à 64 ans reçoivent 3 100 pesos tous les deux mois. Cela peut sembler peu, mais c’est une aide significative pour la survie de millions de familles.
Le problème est qu’un salarié ayant cotisé pendant trente ou quarante ans peut se retrouver avec une pension contributive inférieure à la pension universelle simplement parce que les marchés ont peu rapporté. En d’autres termes, alors que les pensions universelles augmentent, les pensions professionnelles diminuent en termes relatifs et absolus. C’est la raison pour laquelle l’abrogation de la loi de 2007 qui a privatisé le système de retraite est devenue le cheval de bataille de la Coordinadora Nacional de Trabajadores de la Educación, composée d’enseignants dissidents. Un autre aspect de la politique d’aide sociale se développe précisément dans le domaine de l’éducation. La 4T a créé de nombreuses nouvelles universités publiques : les Benito Juárez d’AMLO (environ 215 réparties dans les 32 États fédéraux) et les Rosario Castellanos de Claudia Sheinbaum (12 à Mexico, et en expansion dans tout le pays), en grande partie en ligne. À première vue, cela peut sembler un bon projet ; cependant, ces universités disposent d’un budget très limité, sont soumises à un contrôle gouvernemental strict et, évidemment, ne sont pas autonomes. La précarité de l’emploi y règne, les salaires y sont très bas et les enseignants n’ont pas le droit de créer des syndicats et chose incroyable pour un gouvernement qui se définit comme « de gauche » ! – ne sont pas considérés comme des travailleurs, mais comme des « stagiaires ».
Par ailleurs, le gouvernement octroie 22 millions de bourses d’études, du niveau primaire (environ 400 pesos par mois, soit un peu moins de 20 euros) jusqu’au doctorat (jusqu’à 1 000 euros), ce qui lui assure une clientèle, mais coûte très cher. Il en résulte une baisse drastique des fonds alloués à l’entretien des écoles publiques, entraînant la détérioration des installations et la précarisation du système éducatif. Mais ce n’est pas tout : le budget des universités publiques autonomes a diminué en termes réels, de sorte que 30 d’entre elles sont confrontées à une situation financière critique et que 11 sont en faillite. On a l’impression que les subventions atténuent modérément la pauvreté et créent une base électorale fidèle à Morena, mais qu’elles mettent en difficulté non seulement l’éducation publique, mais aussi le secteur public en général. Le système de santé, par exemple, traverse une crise très grave. Malgré des augmentations nominales, année après année, le pourcentage du PIB consacré à ce secteur oscille entre 2,5 % et 2,7 %, un chiffre bien inférieur au minimum de 6 % recommandé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Outre les médecins, les médicaments et les lits font défaut dans des hôpitaux de plus en plus précarisés. Dans ce contexte, combien de temps le gouvernement de Morena pourra-t-il tenir ? Difficile à dire. Il ne fait aucun doute que les pensions universelles et les bourses d’études créent un consensus tout en générant des contradictions potentiellement destructrices. Y a-t-il des alternatives ? Pas beaucoup pour l’instant. Dans un Mexique où le racket est devenu la norme en matière d’exercice du pouvoir, il faut commencer par dévoiler les règles de ce jeu pervers. En attendant des jours meilleurs, il reste nécessaire de soutenir les multiples luttes populaires qui, malgré tout, continuent d’exister dans les interstices du système.
Claudio Albertani
NB : les intertitres sont de la Commission Journal
Source: OCL



