G.O.-CO2 L’arnaque de la décarbonation

G.O.-CO2 L’arnaque de la décarbonation

G.O.-CO2 L’arnaque de la décarbonation

lundi 19 octobre 2026, par Courant Alternatif

Les conséquences du dérèglement climatique constatées cet été ont recentré l’attention sur la question des gaz à effet de serre. Depuis l’Accord sur le climat de Paris (2015), les objectifs d’une réduction des émissions de CO2 pour atteindre la neutralité carbone sont présentés comme l’horizon indépassable d’une planète vivable. En découlent des politiques de décarbonation et de transitions énergétiques qui tiennent d’avantage de l’essor d’un capitalisme vert, que d’autre chose. Petite illustration avec la présentation du projet Grand-Ouest CO2 à Saint-Nazaire.

« Nantes Saint-Nazaire Port » (c’est la dernière appellation de la zone industrialo-portuaire qui s’étend entre les 2 villes sur la rive nord de l’Estuaire de la Loire) est le 4ème port maritime français, mais son activité repose à 70% sur le trafic des énergies fossiles, théoriquement appelées à décliner. L’enjeu est donc d’inscrire les perspectives industrielles dans la transition énergétique, en favorisant les énergies non fossiles et en jouant la carte de la décarbonation. Pour cela un des axes retenu est le développement des énergies marines renouvelables (EMR), et plus particulièrement de l’éolien flottant en mer (projet EOLE). Un autre est la production d’énergie de synthèse à partir du carbone et de l’hydrogène, c’est un des volets du projet GO-CO2. Réduire les gaz à effet de serre, et particulièrement le CO2, veut dire capter les émissions à la source, mais pour en faire quoi ? La réponse technoscientifique propose actuellement 2 pistes : le stockage du CO2 pour ne pas qu’il se diffuse dans l’atmosphère, ou sa transformation en « énergie décarbonée » ! Nos ingénieurs de la transition énergétique ont donc imaginé capturer le CO2 émis par les plus gros pollueurs du Grand Ouest : deux cimenteries (Lafarge en Mayenne, Heidelberg dans les Deux-Sèvres) et le producteur de chaux Lhoist, également en Mayenne, d’acheminer ce gaz par un « carboduc » de plus de 375 km jusqu’à Saint-Nazaire où il serait traité pour être liquéfié au terminal méthanier d’Elengie. Une fois liquéfié ce CO2 servirait à la création de « e-Kérosène » pour le transport aérien, ou « d’hydrogène vert » pour les moteurs à hydrogène qui ne manqueront pas d’être développés pour le transport maritime ou routier.

Le CO2 restant serait acheminé par bateau vers d’anciens puits de pétrole de la Mer du nord où il serait injecté pour être stocké ad vitam aeternam… Ce projet assez délirant représente au bas mot près de 5 milliards d’euros d’investissement, largement financé par les subventions publiques venant de l’Etat français dans le cadre des « grands projets industriels de décarbonation » (GPID), mais aussi de l’Union européenne : Bruxelles budgétise à 520 milliards d’euros les projets de « Carbon capture storage ». La galette à se partager pour les industriels est donc absolument considérable, et génère le financement de tout un tat de « start-up » aux projets plus innovants les uns que les autres. Mais une fois encore, plutôt que de s’attaquer aux causes d’un problème, et ici réduire les émissions de CO2, donc la production de ciment, la techno-science et l’industrie proposent une fuite en avant industrielle pour en gérer les conséquences. Ainsi le projet consiste à produire de nouvelles nuisances en protégeant le lobby du BTP tout en stimulant les dynamiques capitalistes d’investissement financier pour des grands projets inutiles…

Les problèmes de transport et de stockage La construction d’un « carboduc » de près de 400 km va entraîner une politique de grands travaux, d’expropriation et de saccage de terres à travers 5 départements ; auxquels s’ajoutent les problèmes de fuites propres à toute tuyauterie transportant 2,2 millions de tonnes de CO2 par an. Ensuite l’acheminement par bateau du CO2 liquéfié posera les mêmes difficultés, d’autant que d’après certaines sources le stockage de CO2 dans d’anciens puits de pétrole a pour conséquence la prolongation de l’exploitation de ces puits : Le gaz carbonique injecté dans d’anciens puits de pétrole permet, par l’augmentation de pression dans le réservoir ou par fluidification, de faire remonter le pétrole qui y subsiste. Sur les vingt-quatre expériences de capture et stockage de carbone (CSC) fonctionnement dans le monde, dix-neuf vendent le CO2 ou l’utilise directement pour l’extraction améliorée du pétrole (1). « L’enfouissement est une technique éprouvée » nous disent les porteurs de projet pour rassurer. En Norvège, sur le site de Sleipner, le CO2 a été injecté à 1 100 mètres de profondeur, dans une couche géologique soigneusement cartographiée et modélisée en 3D. Mais au bout de trois ans, le gaz a migré d’environ 300 mètres vers la surface jusqu’à une autre formation géologique, que les géologues n’avaient jamais identifiée… Heureusement, cette formation rocheuse épaisse s’est montrée étanche, mais sa résistance sur le long terme reste inconnue. En mer de Barents, sur le Site de Snøvhit, la fraction de CO2 mélangée naturellement au méthane est réinjectée à 2 600 mètres de profondeur, sous une forme mi-gazeuse, mi-liquide pour lui permettre de pénétrer la roche. Dès 2010 pourtant, la pression souterraine atteignait une cote d’alerte. Les capacités de stockage estimées à dix-huit années de production ont ainsi été saturées en 2 ans seulement. Un étude récente de la revue scientifique Nature, du 3 septembre 2025, révise drastiquement à la baisse le potentiel mondial de stockage de CO2 : le potentiel réel est de 1,46 gigatonnes contre les 11,8 gigatonnes envisagées au départ ! Soit presque dix fois moins élevé, et parfaitement ridicule au regard des 40 gigatonnes de CO2 produites annuellement sur la planète.

L’inépuisable question de l’énergie Une autre recette magique de ces apprentis sorciers de la décarbonation serait de transformer le CO2 en carburant « vert », soit en produisant de « l’hydrogène vert » (projet GREEN COAST-LHYFE), de « l’e-méthanol » (projet ELYSE) destiné au transport maritime, de « l’e-kérosène » (Projet Take Kair). Take Kair, porté par Hynamics une filiale d’EDF et de RTE, prévoit la construction à l’horizon 2027 et la production à Donges d’e-kérosène pour 2030. Pour près d’un milliard d’euros, l’usine produirait presque 40 000 tonnes de ce carburant « vert », quand l’aviation française en consomme annuellement 6,6 millions à elle seule (chiffres 2024 qui sont en augmentation). Cherchez l’erreur. D’ici 2030, Green Coast, envisage de produire 85 tonnes par jour d’hydrogène vert. Une collaboration avec Elyse Energy pour produire et stocker de l’e-méthanol permettra de décarboner le transport maritime « et la mobilité et les industries locales », d’après « Nantes Saint-Nazaire Port ». Le principal problème étant que cette débauche de projets va entraîner d’énormes besoins en électricité, il n’est donc pas surprenant de compter les filiales d’EDF derrières ces projets : la construction de nouveau réseaux électrique (RTE), comme de nouvelles productions (réacteurs nucléaires modulaires ?) seront indispensables, car la seule consommation annuelle de l’Usine Take Kair absorberait la production des 80 éoliennes du parc marin implantées au large de Saint-Nazaire, et qui couvrent seulement 20 % de la consommation actuelle du département…

Derrière la vitrine, la pollution s’amplifie Malgré toutes ces opérations de communication sur la transition énergétique la décarbonation, en 2025, les entrées de pétrole brut dans le Port ont augmenté de 4,3 % et les importations de GNL de 31,6 %. Nous sommes bien loin d’une tendance à la sortie des énergies fossiles telle qu’annoncée. Par ailleurs, nous venons d’apprendre qu’un des acteurs majeurs du port, l’usine Everllence (ex-Man Diesel / Man Energy solution) qui produit des groupes électrogènes géants vendus sur l’ensemble de la planète, vient de décrocher un contrat pour alimenter un data center états-uniens. 24 turbines à gaz, qui permettront de fournir 480 mégawatts et ainsi de déconnecter le dit data center du réseau électrique américain. Si le client n’a pas été révélé, le New York Times signale de son côté qu’Amazon « prévoit la construction d’un gigantesque centre de données au Texas, couplé à des turbines à gaz. (…) Prévues pour être construites dans le comté de Pecos, ces installations vont s’avérer particulièrement polluantes » note le quotidien américain « avec ses 35 turbines, il recracherait dans l’atmosphère jusqu’à 33 millions de tonnes de CO2 par an, ce qui en ferait la plus grande source d’émissions de gaz à effet de serre des Etats-Unis. » Ainsi va le green washing : à un bout de la chaine on prétend décarboner, à l’autre bout l’on participe à l’augmentation insensée des gaz à effet de serre ! Mais tant qu’on fait du pognon…

Quelle opposition à ces projets ? Des concertations préalables à ces projets ont démarré depuis 2024, à grand renfort de communication, de commissions de grand débat, de réunions publiques avec les habitants, les industriels, les politiques. Les forces militantes on bien du mal à suivre, d’autant que les « porteurs de projets » jouent continuellement sur les niveaux d’expertise, les études rassurantes, leurs talents de communicants et les nécessités économiques et l’emploi. Ils peuvent compter pour cela sur les habituels larbins de l’industrie que ce soient les Shift Project de Jean-Marc Jancovici, qui viennent proposer leurs compétences d’ingénierie pour améliorer les projets, ou les écolos de la FNE qui rêvent de décrocher des études d’impacts sur les travaux et les modes compensatoires qui leurs permettront de financer leur masse salariale. Pour la petite histoire on a entendu s’étriper la FNE de Mayenne ou des Deux-Sèvres, opposées au projet de carboduc pour des questions environnementales, et la FNE 44 prête à accompagner RTE ou Natran (ex GRT gaz) pour l’implantation « durable » de leurs nouveaux réseaux… Pour ne rien dire du Maire de Saint-Nazaire, président de la communauté de commune qui ne sait que répéter tel un Mantra « l’industrie n’est pas le problème, l’industrie est la solution » ! Dans la mouvance des associations de riverains qui luttent contre la pollution industrielle sur l’estuaire (2), du groupe local des Soulèvements de la terre, ou d’ATTAC, qui ont participé à la concertation préalable de septembre à décembre 2025, la perspective de création d’un collectif dédié à la lutte contre G.O.-CO2 se dessine. Car les consultations orchestrées par la Commission nationale du débat public (CNDP) en préalable à des enquêtes publiques se poursuivent. La coordination avec d’autres collectifs sur le tracé des 375 km du carboduc sera aussi déterminante. (3)

Il y aura surtout un fort travail d’information à faire en direction de la population qui se laisse berner par les discours de la transition écologique, et de liens avec les forces syndicales qui restent ancrées sur des logiques de croissance économique avant toute chose. Même si en mai dernier, l’organisation par la CGT avec les dites associations de riverains d’un forum sur le thème « industrie, emploi et santé : syndicats et associations allié·es ou adversaires ? » (4) laisse apparaitre quelques évolutions intéressantes quant à l’articulation entre lutte des classes et luttes contre l’intoxication du monde (5).

OCL Saint-Nazaire Le 19 septembre 2026

Sources : Ce texte doit beaucoup au travail d’analyse et de documentation réalisé depuis plus d’un an par un camarade de Stop Bure en Retz (comite-stopbure-en-retz@riseup.net). Qu’il en soit ici remercié. Reporterre a également publié un article critique sur ce projet GOCO2 : https://reporterre.net/Port-industriel-de-Saint-Nazaire-le-mirage-de-la-decarbonation-Le-port-de-Saint-Nazaire

NOTES : (1) La capture et le stockage du carbone, un remède pire que le mal, Reporterre, février 2021. https://reporterre.net/La-capture-et-le-stockage-du-carbone-un-remede-pire-que-le-mal (2) cf Courant Alternatif n° 304, « Saint-Naz’air pollué » (3) cf pour les Deux-Sèvres : https://vivant-le-media.fr/decarbonation-ciment-goco2-airvault-risques-sequestration-co2/ (4) https://vamp-stnaz.org/spip.php?article56 (5) cf Courant Alternatif 335 « Fermeture de Yara Montoir »


Source: OCL

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