Après lecture de l’article en suivant, certains membres du comité de rédaction ont considéré que ce texte pouvait prêter à confusion en faisant la part trop belle à une entreprise. Pour éviter toute interprétation fallacieuse, nous tenons à préciser les points suivants :

  • en économie capitaliste, c’est principalement dans l’entreprise que s’initie et s’exprime le rapport dominants/dominés.
  • pour la CNT AIT, seule une révolution sociale authentique, c’est-à-dire initiée et conduite par les dominés eux-mêmes permettra de mettre fin aux horreurs du système actuel.

Par ailleurs, nous savons que des expérimentations comme celle du Boulbil, d’une part permettent d’atténuer la souffrance ouvrière et d’autre part permettent aux salariés employés de découvrir que d’autres formes d’organisation de la société sont possibles, qu’un autre monde est envisageable, et que le « plafond de verre » du système capitaliste est dépassable. Parce qu’il n’y a pas de révolution sans révolutionnaires et qu’une révolution sociale victorieuse nécessite la présence dans la société d’un nombre très conséquent de personnes conscientes, nous avons donc choisi de publier cet article.

Il n’était jamais arrivé que dans ce journal figure un article faisant l’éloge d’une entreprise gérée par un patron. Pourtant, suite à une série de publications dithyrambiques dans les médias décrivant une boulangerie coopérative anarchiste, nous avons décidé d’aller vérifier par nous-mêmes et….
« louboulbil », l’entreprise en question est un atelier de panification, créée par un ingénieur qui après avoir travaillé pour une multinationale en Amérique du Sud a décidé à 28 ans de revenir dans son village d’origine.
Il a alors convaincu ses parents, petits agriculteurs de réunir leurs terres avec leurs voisins pour les exploiter plus rationnellement. Il s’est quant à lui, alors qu’il n’y connaissait rien, lancé dans la fabrication et la vente sur les marchés de plein vent, de pain de campagne.
Aujourd’hui, louboulbil emploie 32 salariés (20 ETP) et le pain est essentiellement vendu sur des marchés (1000 marchés par an) et dans quelques dépôts.

En économie capitaliste, la finalité d’une entreprise est de dégager des profits pour rémunérer les propriétaires de l’entreprise, c’est-à-dire les actionnaires. Ce sont eux qui ont mobilisé des capitaux et investi (bâtiments, machines, brevets, etc.) pour créer l’entreprise. Le fonctionnement de l’entreprise et donc également le travail fourni par les salariés n’ont qu’une seule finalité : dégager des profits les plus élevés possibles pour rétribuer les actionnaires, et ce n’est que par accroc qu’une entreprise fournie des biens ou des services à ses clients. L’augmentation du chiffre d’affaires et de la marge bénéficiaire prime donc sur tout le reste.

La conception sociale et égalitaire du créateur du « boulbil « l’a amené à proposer de renverser les termes de l’équation ; dans sa Coopérative agricole, la finalité ce sont les salariés et le capital n’est qu’un moyen, un instrument pour financer l’outil de travail. Donc la croissance du chiffre d’affaires et des profits n’est plus nécessaire et sont remplacés par d’autres objectifs.
La philosophie de l’entreprise se décline en 3 règles : pouvoir d’achat, temps libre et tranquillité ;

Règle n°1 : donner à tous les salariés un revenu correct : l’entreprise s’engage à ce que tous les ans au moins 50 % du chiffre d’affaires soit reversé aux salariés sous forme de salaires, primes ou charges sociales. À son embauche, un salarié va avoir un revenu net (salaire+ primes) de 2000€ et au bout de 3 ans, il aura au minimum 3000€ (car la rémunération peut être doublée pour ceux qui travaillent la nuit ou le weekend). Ainsi, les salariés deviennent partie prenante de l’entreprise, et leurs efforts sont rémunérés.

Règle n°2 : donner aux salariés beaucoup de temps libre : le temps de travail est fixé à 4 jours par semaine et un salarié a droit à 10 semaines de congé payé (en fait un salarié travaille 168 jours par an). Pour préserver la tranquillité des salariés, l’entreprise va jusqu’à refuser les commandes arrivant en retard et qui donc nécessiteraient d’effectuer des heures supplémentaires.

Règle n°3 : La croissance du chiffre d’affaires n’est pas un but et même est limitée -pas plus de 7%- tout ce qui pourrait perturber la marche normale de l’entreprise et donc perturber la tranquillité des salariés est refusé. Des règles ont été mises en place pour cela, par exemple la communication entre les différents services se fait exclusivement (pas de téléphone) par écrit sur des tableaux où les salariés inscrivent leurs demandes, (un intranet maison) ; dans chaque service un remplaçant est prévu en cas d’absence (le taux d’absentéisme est très faible) ; la volonté de trouver des solutions en cas d’erreur et le refus de chercher un coupable. Aucun accident de travail à déplorer.

Les règles sont les mêmes pour tous et toutes (pas de plafond de verre, pas de discrimination, les salaires sont les mêmes pour tous (sauf en cas de travail de nuit, samedi, dimanche), elles peuvent évoluer et sont construites en commun (l’anarchie, c’est la règle nous dit le fondateur). Grâce à cette organisation, les salariés travaillent en confiance, gèrent eux-mêmes leur travail, leur planning, leurs congés, et ont le sentiment de participer à une œuvre commune. Et c’est certainement ce qui permet à l’entreprise de prospérer depuis 25 ans dans l’univers capitaliste, la Coopérative en effet ne peut compter que sur ses propres forces, à savoir ses salariés et donc les achats à l’extérieur sont réduits au minimum : les bâtiments sont auto construits, les matériels achetés d’occasion et entretenus de même que les véhicules par l’équipe des mécanos.

Mais cet engagement volontaire des personnels qui se traduit par une productivité accrue n’est pas inné ; pour que les nouveaux salariés deviennent autonomes et se pénètrent de l’esprit autogestionnaire propre au boulbil, pour qu’ils se débarrassent de la mentalité de « soumis volontaire » à la hiérarchie, pour qu’ils se comportent en être libre et responsable, il faut entre un à trois ans de formation, insiste l’entrepreneur.
L’entreprise louboulbil « produit » donc outre du pain, des hommes et des femmes, plus conscients, plus émancipés, depuis plus de 25 ans, et prouve, s’il en est besoin qu’un autre modèle d’entreprise basée non plus sur le profit, mais sur la coopération, l’entraide et la solidarité est possible.


Source: CNT-AIT France

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