Refuser la liquidation par la violence de l’expérience de Rojava, sans céder à sa sacralisation
La situation à Rojava est réellement nuancée et complexe. Le reconnaître n’est ni une excuse ni une position ambiguë, mais la base minimale de toute critique sérieuse.
Je suis personnellement pour une critique rigoureuse de cette expérience, sans idéalisation ni fétichisation, mais une telle critique ne peut pas être construite à partir du purisme ou de jugements abstraits. Elle doit commencer par l’écoute des compagnons anarchistes qui ont été sur le terrain, qui ont vécu cette expérience pendant des années et qui en ont décrit les contradictions de l’intérieur.
L’anarchisme n’a jamais été une pratique « pure ». Historiquement, les anarchistes ont souvent été confrontés à des choix imposés par des circonstances extrêmes : alliances tactiques, compromis imposés par la guerre, décisions prises sous la menace immédiate de l’anéantissement. Les alliances avec les bolcheviks contre l’Armée blanche, les positions complexes au Mexique ou la participation des anarchistes au gouvernement républicain en Espagne ne relèvent pas d’une trahison morale abstraite, mais de rapports de force concrets et de contextes de guerre civile.
Le Rojava s’inscrit dans cette même logique historique. Cette expérience n’est pas née dans un espace idéologique neutre, mais au cœur d’une guerre totale, sous la menace permanente de Daech, du régime de Bachar, de la Turquie et dans un isolement international presque complet. Ignorer ces conditions revient à produire une critique hors-sol, déconnectée de toute matérialité politique.
Oui, il existe à Rojava des compromis, des structures problématiques et des formes de pouvoir qui doivent être analysées et critiquées sans détour. Mais il faut aussi reconnaître un fait matériel central : cette expérience a permis de vaincre Daech sur le terrain, de résister au régime et de protéger une population menacée d’extermination, dans une période où, historiquement, les expériences anarchistes ont le plus souvent échoué à se maintenir face à une guerre prolongée.
Critiquer Rojava ne peut donc pas signifier adopter une posture de surplomb moral ni, pire encore, se réjouir de sa destruction. Être critique ne signifie pas être neutre face aux massacres. Face aux offensives actuelles et aux forces réactionnaires, y compris le gouvernement de Jolani, notre position doit rester claire : refuser toute sacralisation de l’expérience de Rojava sans jamais accepter sa liquidation par la violence. Une critique anarchiste cohérente est nécessairement située, matérialiste et solidaire, sans quoi elle cesse d’être une critique et devient, consciemment ou non, un appui aux ennemis de toute émancipation.
Source: CNT-AIT France