Ces missions sont souvent pour des travaux pénibles et difficiles, souvent avec des forts taux d’accidents du travail ou maladie professionnelle et soumise à une certaine flexibilité sous peine de perdre sa « mission ». Les intérimaires sont en moyenne plus jeunes que l’ensemble de la population active, et la part des plus de 50 ans a triplé entre 1995 et 2015. Notamment dans le secteur de l’agroalimentaire un secteur vieillissant où le travail s’exécute à la chaîne sur les lignes de production. Les adaptations au poste de travail sont peu proposées, ce qui à la longue, provoque des douleurs dorsales dues à des positions inconfortables dans la manutention, mais aussi du stress et de l’anxiété. Les travailleurs intérimaires perçoivent leur travail essentiellement comme source alimentaire, supportent tant bien que mal ces conditions de travail, en passant d’une entreprise à l’autre. Face à la multiplication des « missions », les possibilités d’obtenir des avantages collectifs à l’instar des salariés en CDI deviennent ridicules, et ils ou elles se voient souvent proposer des boulots peu valorisés et valorisables, dans l’organisation du travail, car la plupart des « missions » d’intérim sont des métiers non-qualifiés, payés au SMIC ou à peine un peu plus, et parfois aux horaires difficiles plus ou moins imposés de facto, avec tous les risques que cela comporte ; qui sont généralement les accidents du travail qu’ils soient bénins jusqu’à l’accident mortel. Ces travailleurs sont soumis au diktat d’une « convocabilité permanente », c’est-à-dire qu’ils doivent faire leurs preuves en permanence, s’ils veulent que la « mission » se prolonge et se doivent d’être docile et zélé, sous peine d’être accusé de tirer au flanc et de se faire virer.
Il est évident que dans cette situation, c’est particulièrement intéressant pour l’employeur, puisque l’intérim, pour ce dernier, permet d’amenuiser un éventuel conflit social, faisant faire le « sale boulot », sans bien entendu remettre en cause les politiques d’entreprise « court-termistes », démultipliant les heures supplémentaires à gogo, à effectuer sans rechigner, plutôt que d’embaucher.
Dans les hôpitaux, cela permet par exemple de compenser le manque d’effectif, tout en préservant les travailleurs titulaires des taches pénibles et astreignantes, en étant par ailleurs peu regardant en matière de sécurité, dans des contextes où l’encadrement est souvent réduit par des logiques d’économie de main-d’œuvre. Il en résulte que la plupart du temps les intérimaires se sentent étrangers à l’égard du collectif professionnel, et développent un rapport individualisé au travail, qui les expose forcément à l’autoritarisme des petits chefs, des cadres ou du patron lui-même. Il est à noter également que pour les salariés intérimaires, rester en bonne santé est un gage d’employabilité, ce qui semble être le cadet des soucis des patrons et des agences d’intérim, puisque la gestion de la bonne santé du travailleur intérimaire est gérée extérieurement avec une gestion individualisée et bricolée de leur propre santé : la médecine du travail, reste surtout la médecine des employeurs, cela permet de renvoyer les « feignasses » au boulot le plus rapidement possible [1].
En matière de santé, ce sont des adaptations stratégiques qui se jouent de part et d’autre. Du côté des salariés, la nécessité du maintien d’un emploi conduit fréquemment à dissimuler les problèmes de santé pour éviter de tomber sous le coup des restrictions médicales, qui pourrait compromettre leur employabilité. Du côté des employeurs et des agences d’intérim, les dispositifs de santé, ne sont tout simplement que des dispositifs managériaux, les agences d’intérim classent leurs clients en fonction de leur taux d’accidentologie, ou bien alors, que la visite médicale est aussi une ficelle pour sélectionner les travailleurs. Sur une base d’aptitude physique, compte tenu de la réalité de ce qu’est la santé au travail et ses organismes, gageons que les objectifs de performances auxquels sont soumis les managers, se substituent à des vraies démarches de prévention et accusent le contrôle hiérarchique et les divisions entre les bons et les mauvais travailleurs.
Dans le marché du travail, puisque le salariat est aussi et surtout un marché comme un autre. Il est généralement admis parmi les mythes du libéralisme, que l’on doit être son propre maître, acteur de ses propres choix, usant de sa liberté au sein de la société capitaliste. L’intérim incarne par excellence cette fausse liberté, ou le travailleur se croit libre de toute contrainte, du patron, des petits chefs, recevant un salaire soi-disant plus élevé ; il peut choisir, paraît-il librement son propre lieu d’esclavage quand il n’est pas satisfait. Cette « liberté libérale » au sein de cette société n’est de facto qu’une chimère, puisque, la vie que nous menons tous, nous oblige à aller gagner notre survie ; la précarité sociale oblige les travailleurs au chômage à opter pour la voie du travail en intérim. Quand on est intérimaire dans une boite, nous sommes totalement coincés pour mener une vie à peu près décente, étant constamment sur le fil du rasoir vis-à-vis des banques, du loyer à payer, de la bouffe… Quand on est intérimaire, nous sommes condamnés à être isolés face au patron, et nous sommes obligés de nous taire et subir des abus de tout genre si nous désirons nous faire embaucher en tant que CDI. L’intérimaire est parfait pour les employeurs, qu’ils peuvent utiliser quand ils en ont besoin et qu’ils jettent sans plan social, ni indemnité de licenciement quand la mission est « terminée ». Le travailleur intérimaire auquel on vend la liberté dans le boulot, est en réalité un travailleur corvéable et taillable à merci.
L’intérim est une forme de l’esclavage moderne.
• source de l’article : La condition intérimaire (collectif) édition la dispute 2024
[1] voir article « ce n’est pas Walt Disney ici « Anarchosyndicalisme N° 193
Source: CNT-AIT France
