Ce que j’ai retrouvé n’est pas un secteur en difficulté. C’est un champ sinistré. Des équipes brisées, des directions épuisées, des animateurs précarisés, abandonnés, remplaçables. Cela a toujours été, mais l’évolution est très inquiétante.
Et au-dessus, des institutions qui savent parfaitement ce qu’elles font. Ce sont des choix politiques.
Il faut cesser de parler de manque de moyens comme d’une fatalité. Les collectivités territoriales organisent sciemment la pénurie : budgets contraints, postes non remplacés, précarité maintenue, formation sacrifiée. Tout cela est connu. Rien n’est corrigé. Pourquoi ? Parce que ça tient quand même. Parce que nous tenons.
Le système repose sur une mécanique simple : pousser jusqu’à la limite. Les personnes tombent en « burn-out ». Elles sont remplacées ou pas.
Épuiser les directions, les coordinations, jusqu’à qu’elles deviennent des gestionnaires de crise permanents. Maintenir les équipes sous tension constante. Accepter la dégradation des pratiques, tant que le service minimum est assuré. On ne cherche plus à bien faire, on cherche à ce que ça ne s’effondre pas complétement. Et quand ça craque ? On remplace ou on laisse pourrir.
Les animateurs sont maintenus dans une instabilité permanente. Temps partiels imposés, salaires indignes, formation de mauvaise qualité ou inexistante. Et maintenant, faute de recrutement, plus aucun filtre. On garde, on bricole, on expose tout le monde, enfants comme professionnels, à des situations de plus en plus dégradées. Ce n’est pas seulement de la négligence, c’est un mode de gestion. Un personnel précaire, interchangeable, épuisé, est un personnel qui ne conteste pas. Qui ne tient pas dans la durée, qui ne construit pas de collectif.
L’éducation populaire est vidée, neutralisée. On continue d’utiliser les mots « émancipation », « pédagogie », « collectif » mais sur le terrain, c’est très compliqué de mettre la théorie en action. C’est l’usine. On a plus le temps de vraiment penser.
L’éducation populaire est vidée de sa substance pour devenir un outil de gestion sociale à bas coût.
Le système tient par notre soumission. Il faut le dire, ce système tient parce que nous acceptons de le faire tenir. Souvent, par conscience, par humanisme, par passion, par attachement, par culpabilité aussi. Parce qu’on ne veut pas abandonner les enfants, parce qu’on compense, parce qu’on pallie, parce qu’on absorbe. Mais ce que nous faisons malgré nous, c’est prolonger une organisation qui nous détruit.
Continuer à faire mieux dans ces conditions, ce n’est plus être professionnel, c’est participer à la normalisation de l’inacceptable.
Il faut refuser de compenser en permanence, de masquer les dysfonctionnements et de faire croire que « ça fonctionne ». Il faut construire un rapport de force. Il n’y aura aucune amélioration sans conflit. Les collectivités territoriales ne changeront rien sans y être contraintes. Il faut bloquer, désorganiser ce qui nous écrase et refuser d’être les rouages dociles de cette machine.
Nous devons arrêter d’encaisser. Nous ne sommes pas des variables d’ajustement, nous ne sommes pas des amortisseurs sociaux.
Nous sommes celles et ceux qui font vivre l’éducation au quotidien. Et sans nous, rien ne tient. Oui, ils organisent depuis longtemps la casse. Mais nous pouvons organiser la riposte. Et cette fois, il va falloir aller jusqu’au bout.
Maya
Source: CNT-AIT France
