28 janvier 2026 par Floréal
Chaque année nouvelle apporte, de la part des exilés et opposants au régime castriste, son flot de publications où dominent l’espérance et souvent même la certitude de la chute de la dictature, espérance et certitude que rien pourtant, jusque-là, ne permettait d’étayer. A les lire et à les en croire, l’année qui s’ouvrait promettait à chaque fois d’être la bonne, celle qui allait enfin voir l’île débarrassée de cette tyrannie qui l’étouffe depuis plus de soixante-cinq ans. Mais les fins d’année se sont succédé sans que rien ne change.
Il ne s’agit bien sûr pas ici de se moquer de cet excès d’optimisme chaque fois renouvelé, qu’on peut grandement comprendre et partager tant la situation catastrophique de l’île a entraîné de malheurs pour la population cubaine : misère, exil, absence de liberté, répression tous azimuts…
Il convient cependant, une fois l’émotion et les espoirs que les débuts d’année font naître et se répandre, de revenir à la raison et de se pencher sur les chances, réelles ou supposées, d’enfin parvenir à la disparition de ce régime castriste mortifère.
C’est ce que fait ici Yoani Sánchez, infatigable opposante au régime dictatorial de son pays, dans ce texte publié sur le site historique « 14yMedio ».
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J’ai délaissé le compte du nombre de fois où le régime cubain a été « sur le point de tomber ». Je l’ai entendu lors de discussions entre diplomates, dans les analyses d’experts et dans les prédictions de devins qui changent la date comme on change de chemise. Un jour, c’était la disparition physique du « leader suprême » ; un autre, la fracture « imminente » supposée au sein des forces armées ; puis l’effondrement économique définitif auquel, cette fois, le castrisme ne résisterait pas. Et pourtant, le pays a continué à se réveiller avec ses files d’attente, sa peur administrée et son inertie politique.
Cependant, contrairement à d’autres moments, ces oracles pourraient avoir raison cette fois-ci. Le mécontentement n’est plus un murmure, c’est une conversation de coin de rue, c’est une discussion animée dans un café, c’est un ras-le-bol dans la file d’attente du bus. Les registres des conflits sociaux et des manifestations rapportés par des observatoires indépendants décrivent une année 2025 marquée par une augmentation du nombre de revendications publiques, un indicateur qui témoigne d’un malaise généralisé et persistant.
S’agit-il du niveau de mécontentement le plus élevé depuis janvier 1959 ? Personne ne dispose d’un instrument scientifique permettant de comparer des décennies de silence forcé, mais je suis convaincue que jamais trois circonstances n’avaient coïncidé de manière aussi visible : une précarité matérielle importante, la perte de la peur dans des segments croissants de la population, et la rupture avec le discours officiel épique qui, pendant des années, a servi d’anesthésiant et de bâillon.
À ce paysage interne s’ajoute désormais un contexte international plus difficile pour les autorités. La capture de Nicolás Maduro le 3 janvier dernier a envoyé les dirigeants de La Havane dans les cordes et relancé la politique de pression de Washington.
C’est pourquoi, quand on me demande si le régime vit ses derniers moments, je ne réponds pas par des phrases optimistes et des feux d’artifice annonçant une fin proche. Je dis que la situation est inédite et fragile, parce que le malaise social n’est plus une exception mais est devenu permanent, parce que l’économie n’offre plus au pouvoir la marge nécessaire pour s’assurer des loyautés au moyen de prébendes et parce que le contexte extérieur s’est durci au moment même où la légitimité interne du système semble la plus érodée.
Les dénouements, cependant, se produisent rarement comme les experts ou les prophètes les imaginent. Parfois, cela n’arrive pas d’un coup, mais petit à petit, une usure qui conduit à l’extinction. À Cuba, la question n’est pas seulement de savoir quand le régime tombera, mais quel pays restera sur pied lorsque la dictature aura fini de s’effondrer sur nous.
Yoani Sánchez
