Il était une fois, dans un village merveilleux où vivaient des licornes et des dragons, qui se disputaient tous les cinq ans pour savoir qui allait être le maître du village. Il y avait les humains, qui regardaient avec contemplation ces deux camps s’affronter. Les licornes promettaient de rendre chaque humain immortel et complètement heureux jusqu’à la fin de sa vie. Elles affirmaient également que leur ennemi était d’infâmes monstres prêts à tuer toute contestation.

Les dragons, eux, promettaient aux humains de se débarrasser des rêveurs de licornes. Ils promettaient également l’immortalité, mais aussi un revenu universel. Dans ce village, ce n’étaient ni les dragons ni les licornes qui possédaient les moyens de production. C’étaient d’autres, bien moins connus : les maîtres enchanteurs, des humains qui détenaient le pouvoir d’aveuglement, de contrôle et d’influence par leurs stratégies spectaculaires. Les humains, étant si crédules, votaient à chaque élection en croyant changer leurs conditions de vie. Ils votaient à chaque fois pour prolonger leur exploitation et le vol organisé par les maîtres enchanteurs.

Comme toujours, il existait des rebelles face aux maîtres enchanteurs. Mais très vite, ceux-ci commencèrent à être intégrés dans le grand théâtre du village. On leur donnait de la visibilité, des débats, des tribunes, jusqu’à ce qu’une partie d’entre eux finisse par défendre le cadre même du système électoral et le duel permanent entre licornes et dragons. Les maîtres enchanteurs comprirent alors que le contrôle ne venait pas seulement des promesses, mais du spectacle lui-même. Ils raffinèrent donc leur art : tout devait devenir visible, discuté, commenté… mais jamais réellement transformé. Chaque contestation était absorbée, recyclée, présentée sous forme de choix acceptables. Les rebelles étaient invités à parler, tant qu’ils parlaient dans les limites du décor. Les élections devinrent ainsi une grande cérémonie répétée, où l’on donnait aux humains l’impression de décider, pendant que rien ne changeait dans la structure du village. Et les maîtres enchanteurs, toujours discrets, continuaient de tirer les fils invisibles devant le rideau, pendant que licornes et dragons se disputaient la scène, et que les humains appelaient cela la liberté.
Et ainsi, année après année, le village continua de tourner comme une grande roue enchantée.

Les licornes perdaient parfois. Les dragons perdaient parfois. Mais les maîtres enchanteurs, eux, ne perdaient jamais rien, si ce n’est parfois un peu de patience face aux humains qui croyaient encore “avoir tranché”.

Un jour, un humain particulièrement curieux demanda :
“Mais si les licornes et les dragons changent, pourquoi ma vie ne change jamais vraiment ?”

Un silence tomba. Puis un maître enchanteur, très professionnel, ouvrit un nouveau parchemin officiel intitulé : “Réponse satisfaisante pour maintien de l’ordre symbolique”.

Il répondit calmement :

“Parce que le changement a été voté. Plusieurs fois. Sous différentes formes. Dans différents formats. Avec différentes couleurs de bulletins.”

L’humain repartit rassuré. Il avait compris qu’il n’avait pas compris.
Les rebelles, eux, finirent par obtenir une grande victoire : ils furent invités à co-organiser le débat annuel sur la nécessité du débat. Ce jour-là, on déclara même une avancée historique : toutes les opinions étaient enfin représentées, y compris celles qui expliquaient pourquoi rien ne changeait.

Les maîtres enchanteurs firent alors ériger une grande statue au centre du village. Elle représentait une main tenant une urne vide, avec cette inscription :

“Ici, tout est choisi.”

Et juste en dessous, en très petit :

“Surtout ce qui ne l’est pas.”

Tant que le choix se limite à désigner ses maîtres, ce n’est pas la liberté qui gagne, mais l’illusion qui se perfectionne.

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