L’Armée rouge japonaise et l’apologie du terrorisme

L’Armée rouge japonaise et l’apologie du terrorisme
4 avril 2026 par Floréal
Au lendemain de la garde à vue de Rima Hassan, il apparaît que cette histoire de drogue dans son sac à main prend une importance capitale, au point de presque faire oublier l’autre aspect de l’affaire, l’accusation d’apologie du terrorisme fondée sur la publication d’un tweet particulièrement immonde glorifiant le massacre commis par des membres de l’Armée rouge japonaise dans le hall de l’aéroport de Lod en 1972.
Je relaie volontiers ce texte de Nicolas Casaux qui rappelle ici ce que furent cette Armée rouge et quelques-uns de ses membres qui font l’admiration de Rima Hassan, avec en prime un extrait assez terrifiant du livre « Les Fanatiques », de Michaël Prazan, consacré à cette armée.

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L’histoire de l’Armée rouge japonaise s’enracine dans les mouvements étudiants de la fin des années 1960. À l’époque, le Japon connaît à la fois une forte croissance économique et une agitation politique intense. Dans les universités, notamment à Tokyo, une partie de la jeunesse conteste à la fois la guerre du Vietnam, le traité de sécurité entre le Japon et les Etats-Unis — qui permet le maintien de bases militaires états-uniennes au Japon, plaçant le pays dans une position de dépendance stratégique vis-à-vis des Etats-Unis — et l’aliénation générale que produit le capitalisme industriel. Mais ce mouvement se fragmente rapidement en une multitude de factions idéologiques rivales. Dans ce contexte de désagrégation émerge, en 1969, la Faction armée rouge (Sekigun-ha), autour du militant communiste Takaya Shiomi. Le groupe appelle explicitement à la formation d’une armée révolutionnaire et à l’engagement dans la lutte armée à l’échelle mondiale. Il s’inscrit alors dans un moment historique où une fraction de l’extrême gauche, de l’Italie à l’Allemagne en passant par les États-Unis, adopte comme moyens la lutte armée et le terrorisme.
En 1971, la fusion de la Faction armée rouge (Sekigun-ha) avec un autre groupe maoïste encore plus violent (Keihin ampo Kyōtō) donne naissance à l’Armée rouge unifiée (Rengo sekigun). Sous la direction de deux figures principales, Tsuneo Mori et Hiroko Nagata, l’organisation plonge dans une spirale de suspicion et de purification interne. Dans les montagnes de la région Nagano, non loin de Tokyo, plusieurs militants sont soumis à des séances d’autocritique de plus en plus violentes, accusés de déviations idéologiques, torturés puis exécutés. Quatorze membres sont ainsi assassinés par leurs propres camarades entre 1971 et 1972. Cette séquence constitue un moment de bascule décisif. La violence, initialement tournée vers l’extérieur, se retourne contre le groupe lui-même, dans une frénésie délirante et morbide de pureté idéologique. Un moment de la purge, rapporté par le journaliste Michaël Prazan dans son livre Les Fanatiques, histoire de l’Armée rouge japonaise (Seuil, 2002) :

« Nagata se méfiait depuis longtemps de Kaneko. Une femme qui n’était là que pour assister son mari n’avait pas sa place au sein de l’Armée rouge unifiée. Dans les chalets de Nagano, Kaneko avait pour seule mission de s’occuper des tâches ménagères : charge bénigne qu’elle prenait trop à cœur, selon Nagata, Mori et même son mari. Si le leader de l’Armée rouge unifiée pensait depuis le début de la purge qu’il serait nécessaire de se débarrasser de Kaneko, elle ne savait cependant pas quelle décision prendre au sujet de l’enfant qu’elle portait. Kaneko, âgée de 24 ans, était enceinte de huit mois et serait donc bientôt à terme. Nagata pensait que cet enfant devrait être élevé par l’organisation. L’Armée rouge unifiée serait son unique famille. Ayant fait des études pharmaceutiques, Nagata aurait pu pratiquer une césarienne, assistée d’autres membres de l’organisation issus des écoles d’infirmières. La seule question était de savoir si elle pratiquerait l’opération chirurgicale avant ou immédiatement après l’exécution de Kaneko.
Finalement, Kaneko fut emmenée dans la cabane – comme tant d’autres –, attachée et torturée durant plusieurs jours. Yoshino, qui était certainement horrifié par le sort réservé à sa femme et à son enfant, demeura à l’écart de l’exécution. Mais il laissa faire. Il lui fit seulement porter un verre de lait la dernière nuit qu’elle passa dans la cabane, attachée les bras en croix à même le sol. C’est le dernier contact qu’il eut avec elle. Après plusieurs jours de tortures, Kaneko fut transportée à l’extérieur, déshabillée et attachée à un poteau. C’est là que se terminerait sa lente agonie. Pendant ce temps, Nagata continuait de se demander si elle pratiquerait la césarienne pour extraire le bébé du ventre de la mourante. Au matin du 4 février 1972, Kaneko était morte – avant que, en petit comité, on soit parvenu à prendre une décision. Elle fut enterrée dans une tombe de fortune creusée dans le sous-bois.
»
L’implosion du groupe, à la suite de la tuerie interne, produit une mutation stratégique. En février 1972, dans le sillage de l’effondrement de l’Armée rouge unifiée, une de ses membres, Fusako Shigenobu, proclame la création d’une nouvelle organisation, l’Armée rouge japonaise (Nihon sekigun), dont elle prend la direction depuis le Liban. Alliée au Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), elle s’insère dans les réseaux de guérilla du Moyen-Orient et adopte une stratégie d’actions spectaculaires à portée mondiale. Le détournement du vol JAL 351 en mars 1970 par neuf militants préfigure cette phase. Le terrorisme devient un moyen de visibilité globale.
Cette logique atteint son point culminant le 30 mai 1972 avec le massacre de l’aéroport de Lod, près de Tel-Aviv. Trois membres de l’ARJ, dont Kōzō Okamoto, ouvrent le feu dans la foule à l’aide de fusils d’assaut et de grenades dissimulés dans leurs bagages. Le bilan est de vingt-six morts, dont dix-sept pèlerins portoricains, et environ quatre-vingts blessés. L’attaque ne vise aucune cible militaire identifiable, elle frappe indistinctement des civils dans un espace de transit international. Deux des assaillants meurent sur place, le troisième (Okamoto) est capturé. Cet événement condense la logique de l’organisation. Violence aveugle, dimension sacrificielle et recherche d’un impact médiatique maximal. La tuerie devient un message en soi, détaché de toute stratégie politique cohérente.
Mais pour comprendre pleinement l’attentat de Lod, il faut le replacer dans la crise interne profonde qui vient de ravager le mouvement. Les purges sanglantes de l’Armée rouge unifiée, au cours desquelles quatorze militants ont été torturés et exécutés par leurs propres camarades, ont laissé derrière elles un groupe disloqué, discrédité et hanté par sa propre violence. L’opération de Lod apparaît comme une tentative de réorientation et presque de rédemption par l’action. Fusako Shigenobu, depuis le Liban, cherche à déplacer le centre de gravité du mouvement vers l’international, en l’arrachant à ses dérives internes pour le projeter dans une lutte globale aux côtés du FPLP. Mais cette projection extérieure a aussi une fonction interne : restaurer une cohésion, substituer à la violence intestine une violence dirigée vers un ennemi externe. Kōzō Okamoto, le seul survivant du commando, l’affirme explicitement : « s’il n’y avait pas eu la purge du Rengo sekigun, il n’y aurait jamais eu l’attentat de l’aéroport de Lod ». Autrement dit, cet attentat n’avait pas une visée seulement stratégique ou idéologique, il servait aussi à remédier à une crise existentielle du groupe, il s’agissait d’une manière de tenter de sauver une organisation en train de se consumer de l’intérieur en transformant son implosion en geste spectaculaire tourné vers l’extérieur.
Durant les années 1970 et 1980, l’ARJ multiplie les actions internationales : détournements d’avions, prises d’otages dans des ambassades, attaques contre des intérêts occidentaux. À partir des années 1990, cependant, l’ARJ entre en déclin. Les arrestations se multiplient à travers le monde, ses bases se réduisent, ses soutiens s’effritent. Fusako Shigenobu est arrêtée au Japon en 2000, après des décennies de clandestinité. En 2001, depuis sa prison, elle annonce la dissolution officielle de l’organisation, reconnaissant implicitement la fin d’une époque. Après avoir effectué plusieurs années de prison en Israël, le dernier survivant du commando de Lod, Kōzō Okamoto, demeure quant à lui au Liban où il bénéficie de l’asile politique.
L’histoire de l’Armée rouge japonaise illustre une dynamique typique d’un certain militantisme du XXe siècle. Issue d’une critique légitime des structures de pouvoir et des violences impérialistes, elle se transforme rapidement en appareil militarisé coupé de toute base sociale. Une logique autoritaire de discipline et de pureté frisant le délire conduit à des violences internes, tandis que la stratégie internationale débouche sur une violence externes indistinctes. À mesure qu’elle se radicalise, la violence cesse d’être un moyen pour devenir une fin, une forme d’expression autonome qui ne renvoie plus à aucun horizon politique tangible.
L’Armée rouge japonaise représente une dérive – assez classique – de la lutte révolutionnaire : romantisation de la violence, absolutisme, rapports de pouvoir internes de plus en plus durs, avec quelques dirigeants qui imposent leur ligne dans un climat de peur et de loyauté forcée. Les militants deviennent alors une chair à canon, des pantins envoyés dans des opérations dont ils ne maîtrisent ni le sens ni les conséquences. Pris dans un imaginaire révolutionnaire dogmatique – maoïsme, guérilla, culte du sacrifice – le groupe est aussi dépendant de réseaux internationaux et d’organisations plus structurées. Il agit de plus en plus comme exécutant. Il finit par incarner ce qu’il prétendait combattre, une machine qui broie ses propres membres autant que ses cibles, sans autre horizon que sa propre perpétuation.
Et ce que j’ai soutenu l’autre jour en évoquant Rima Hassan, c’est que faire l’apologie de cette tragique histoire de violences absurdes, c’était indécent. Et puis Rima Hassan a été arrêtée et placée en garde à vue pour ça. Et ça aussi c’est déplorable. Parce que contrairement à ce que semblent croire certains, les choses ne sont pas binaires. On peut à la fois trouver lamentable la glorification d’une tuerie absurde commise par l’Armée rouge japonaise ET trouver détestable la politique de l’État d’Israël.
Cette incapacité à accepter l’objection, à concevoir que la scène politique ne soit pas constituée de deux camps parfaitement homogènes, avec le camp du bien d’un côté (le mien, évidemment), au sein duquel personne ne dit jamais rien d’inexact ou d’inapproprié (et même si c’était le cas il ne faudrait surtout pas en parler, sous risque de « faire le jeu de »), et en face le camp du mal, des autres, des méchants, au sein duquel on peut ranger toutes celles et ceux qui émettent la moindre critique contre le camp du bien, ce sectarisme, il évoque les groupes comme l’Armée rouge japonaise. Ce qui n’est pas franchement bon signe.

Nicolas Casaux


Source: Floréal

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