« Pierre Kropotkine est né avec l’anarchisme, deux ans après la publication de Qu’est-ce que la propriété ?
de Proudhon. En cela, il est bien un homme de son siècle, le XIXe. Un
siècle où toutes les idées économiques et sociales majeures sont
apparues. Nous, nous n’avons fait qu’affiner les constructions de
Proudhon et de Bakounine. Kropotkine aussi, d’une certaine manière,
puisqu’il entra en contact avec l’Internationale en Suisse, en 1872, à
un moment décisif du mouvement ouvrier. La Commune de Paris, écrasée
dans le sang, venait de démontrer que le mouvement ouvrier était
désormais majeur et que la prochaine révolution, imminente, allait voir
la victoire définitive de la fédération des communes sur les États.
Cette vision optimiste de la fin du siècle dernier, Kropotkine la
partageait ; d’aucuns lui reprocheront de la nourrir et d’avoir laissé
sa ferveur militante prendre le pas sur sa rigueur historique. Mais on
ne reproche pas à un militant de la carrure de Kropotkine des traits
essentiels de sa personnalité : bonté, chaleur humaine et enthousiasme,
notamment lorsque ces qualités donnent une résonance toute particulière à
son œuvre : L’Entraide et L’Éthique par exemple.
Si le Kropotkine enfant, prince et page à la Cour de Russie est
connu, on sait moins l’immense culture scientifique et les importantes
découvertes de celui qui fut membre de la Société russe de géographie.
Pourtant, le Kropotkine militant de l’Internationale et théoricien de
l’anarchisme est une filiation directe du prince géographe.
Kropotkine ne pouvait pas être insensible à la misère du paysan
finlandais ou sibérien, devant lequel ses connaissances étaient
inadaptées à l’amélioration de la vie — à la survie, souvent — de ce
paysan tant qu’il n’aurait pas les moyens de manger à sa faim.
Kropotkine, en renonçant à sa carrière de géographe, mettait toute sa
culture et son savoir au service d’une action militante qui ne faiblira
pas.
Aujourd’hui, les apports de Kropotkine sont toujours à considérer
selon ces deux angles : ses écrits scientifiques fondés qui font date et
les autres, ceux plus circonstanciels, qui datent. Il est dont utile de
relire Kropotkine, soixante-sept ans après sa mort, à la lumière des
changements sociaux intervenus et de considérer son œuvre dans toute son
actualité.
Le communisme anarchiste
Théoricien de l’anarchisme, Kropotkine est aussi l’un des propagandistes
du communisme anarchiste. Replaçons-nous dans son époque pour trouver
le sens de ce concept. Communisme, parce que l’économie doit être
organisée selon le précepte de « A chacun selon ses besoins ».
Seul principe valable, en dehors de toute ambiguïté, pour instaurer une
véritable égalité économique. C’est à l’individu, et à lui seul, de
déterminer ses besoins, d’agir pour les satisfaire. Les besoins d’un
individu sont couverts lorsqu’il en a décidé ainsi. Cette logique n’est
pas compatible avec un régime de propriété privée des moyens de
production de biens ou de services. Le communisme, théorie économique
bien antérieure au marxisme, suppose la mise en commun et la propriété
collective de tous les moyens de produire les richesses.
Le communisme de Kropotkine s’appuie sur deux principes : au-delà
même de ses besoins vitaux, chaque individu a le droit de voir tous ses
besoins de consommation satisfaits par le travail collectif et la
propriété commune. Ensuite, ce travail collectif libéré, dont la
plus-value ne retombe plus dans quelques poches privées, produit une
somme de richesses considérable, excédentaire par rapport aux besoins de
la population. Le communisme est dès lors une idée, « une grande
idée (qui) vient prendre la place des préoccupations mesquines de notre
vie quotidienne. Comment donc douter que, le jour où tous les
instruments de production seraient remis à tous, où l’on ferait la
besogne en commun, et le travail (…) produirait bien plus qu’il n’en
faut pour tous. Comment douter qu’alors, cette tendance (déjà si
puissante) n’élargisse sa sphère d’action jusqu’à devenir le principe
même de la vie sociale ? ». [1]
Le communisme certes mais le « communisme anarchiste, le
communisme sans gouvernement, celui des hommes libres. C’est la synthèse
des deux buts poursuivis par l’humanité à travers les âges : la liberté
économique et la liberté politique » [2]. Asseoir la liberté
politique sur la liberté économique (ou plus exactement l’égalité
économique), voilà la société que Kropotkine nous propose à la suite de
Proudhon et de Bakounine.
Circonstanciellement, Kropotkine, en prônant le communisme
anarchiste, se démarque des collectivistes de l’Association
internationale des travailleurs. Les collectivistes proposaient bien la
propriété collective des moyens de production mais voulaient maintenir
un salaire basé sur l’effort fourni. La distinction est d’importance dès
lors qu’il s’agit d’assurer une consommation libre jusqu’à la
satisfaction des besoins ou de maintenir un salariat forcément
inégalitaire, dans son principe même, et limitatif d’une consommation
individuelle ou familiale.
Parmi les questions qui agitent le Landerneau politique et social de
la fin des années 80, celle d’un revenu minimum pour les pauvres (sans
doute pas nouveaux, mais plus voyants) est à L’ordre du jour. Parle-t-on
de couvrir leurs besoins même indispensables pour une vie décente ?
Envisage-t-on de les faire accéder, eux et l’ensemble de la population, à
une consommation qui ne serait plus liée à un salaire mais à une juste
satisfaction des besoins ? Les enchères évoluent de 2 000 F à 6 000 F
par mois sans bien sûr que la propriété privée ne soit remise en cause
et sans que le salariat ne soit abandonné. Dans ces conditions, il ne
s’agit que d’aumône et le propre d’une aumône reste bien de faire
perdurer un système où les généreux bienfaiteurs continuent de dormir la
conscience en paix et les poches pleines.
Sans égalité économique, pas d’égalité politique possible,
disions-nous. De fait, où se trouve notre pouvoir de décider sur nos
vies, dans nos quartiers, nos entreprises, nos associations ? L’égalité
politique se réduit à un simulacre de consultation électorale où
beaucoup parmi les plus démunis iront voter pour l’Ordre et des valeurs
qui leur maintiennent la tête enfoncée. A un changement de régime de la
propriété doit bien correspondre un nouvel ordre social : l’anarchisme.
En cela, Kropotkine, théoricien du communisme anarchiste, nous met en
garde contre toute réforme qui, ne touchant pas à la propriété privée,
ne peut résoudre la question économique et, partant, l’instauration
d’une liberté politique totale. « A chaque phase économique répond
sa phase politique, et il sera impossible de toucher à la propriété sans
trouver du même coup un nouveau mode de politique » [3].
L’entraide
« La tendance à l’entraide chez l’homme a une origine si lointaine
et elle est si profondément liée à toute l’évolution de la race humaine
qu’elle a été conservée par l’humanité jusqu’à l’époque actuelle, à
travers toutes les vicissitudes de l’histoire » [4]. Voilà un discours bien différent des outrances de « la lutte pour la vie » où la sélection impitoyable élimine le faible au bénéfice du fort, du plus intelligent ou du mieux adapté.
En l’occurrence, Darwin a été trahi par ses continuateurs qui n’ont
pas retenu ses propositions théoriques mettant en valeur également,
comme Kropotkine, l’entraide et la solidarité comme moteurs des sociétés
animales et humaines. Cette trahison était sans doute inéluctable à une
époque où la bourgeoisie triomphante trouvait dans la lutte pour la vie
la justification théorique la plus éclatante de ses propres exactions.
La nature volait au secours de l’exploitation de l’homme par l’homme et
Darwin voyait son œuvre cautionner l’ordre social bourgeois.
Le mérite de Kropotkine est d’autant plus grand d’affirmer, à
contre-courant, que l’entraide est une tendance aussi puissante et aussi
« naturelle » que la lutte pour la survie. A quoi peut donc nous servir
cette lecture des sociétés sur le mode de l’entraide ? Nous vivons
pourtant dans une société marquée par la lutte ouverte ou voilée ;
contre les patrons pour ne pas perdre trop en pouvoir d’achat ou tout
simplement son emploi, contre l’État qui en l’absence de tout rapport de
force réduit sans cesse notre liberté de penser et de s’organiser
contre l’Église et les ayatollahs de tous bords qui n’en peuvent plus de
leur morale de culs-bénits.
Il ne s’agit pas, en prônant l’entraide et la solidarité, de
s’immerger dans l’idéologie du consensus. L’entraide est plutôt conçue
comme le ciment naturel nécessaire à tout projet de reconstruction de la
société sur une base autre que la division en classes antagonistes.
Puisque cette tendance existe, il faut la favoriser et simplement
considérer combien la solidarité est un fait patent dans notre vie
quotidienne. Les 500 000 associations en France qui agissent en marge de
l’État, ou en comblant ses carences notamment dans le secteur social,
sur la base de la mise en commun des moyens matériels et humains
considérables, dans l’optique d’un but qui leur est propre, ces
associations témoignent aujourd’hui de la persistance d’une solidarité
indispensable hors de laquelle aucune vie sociale ne pourrait exister.
Mais s’intéresser aux associations, c’est aussi évoquer d’autres
organisations d’appui mutuel : les syndicats, mais aussi les
coopératives, les mutuelles. Autant de composantes de l’économie sociale
qui rassemble 5 000 entreprises pour un million deux cent mille
salariés et 6 % du produit national brut. Cette économie sociale,
coincée entre l’économie libérale et le dirigisme économique de l’État,
obéit à une charte rédigée en 1980. Cette charte définit l’égalité des
droits et la solidarité entre les sociétaires, incite à des « liens nouveaux »
dans l’entreprise (rien à voir avec la culture d’entreprise et ses
cercles de qualité, producteurs eux aussi de liens nouveaux un peu
particuliers !) et insiste sur l’égalité des chances pour chaque
entreprise de l’économie sociale. Quant aux excédents financiers
dégagés, ils ne peuvent servir qu’à la croissance de l’entreprise ou à
assurer un meilleur service aux sociétaires.
Bien sûr, de cette charte à la réalité, il y a un pas, un fossé
parfois pour certains responsables d’associations ou de coopératives
atteintes de gigantisme où la rigueur de la gestion impose des choix
bien étrangers à la philosophie de l’économie sociale (voir la
Coopérative de Landerneau, la F.N.A.C., la M.A.I.F., etc.). Il n’en
reste pas moins vrai que cette activité économique importante est bien
fondée sur la communauté d’intérêts, le regroupement libre de moyens et
la gestion sans but lucratif. Cette application de l’entraide et de la
solidarité est en lien direct avec le principe d’aide mutuelle avancée
par Kropotkine. Il en est de même sur le plan de nos rapports
interindividuels, de voisinage, familiaux, de travail, de loisirs où, «
spontanément, on se donne un coup de main ». Du menu service à la
solidarité organisée à grande échelle, l’entraide est solidement
enracinée dans notre vie quotidienne. Ce facteur de progrès n’a pas
disparu malgré l’action acharnée de propagandistes de la « lutte de
classe, seul moteur de l’histoire » ou de la loi (et de la liberté) du
plus fort sans autre justification que l’impitoyable combat pour
survivre.
Kropotkine le rappelle, les sociétés animales les moins sociales ont
disparu. Quant à l’espèce humaine, elle a failli s’exterminer
totalement, rendant plus urgent un mode d’organisation réglé sur la
solidarité et la disparition de l’État, source d’autorité et de
régression.
Kropotkine aujourd’hui
Nous retiendrons de lui l’image du militant, propagandiste de
l’anarchisme dans la Première Internationale, militant qui développa de
solides conceptions avec l’acharnement de celui qui sait avoir raison.
Aujourd’hui, alors que nous vivons dans une société où le recours à
l’autoritarisme forcené devient séduisant, il importe de traduire en
actes le principe d’aide mutuelle de Kropotkine. Nous avons à nous
organiser, à gérer notre vie en dehors de l’État, contre lui, sur une
base de solidarité et d’entraide. Ce ciment indispensable à toute action
de reconstruction sera aussi un bien pré-cieux alors même que nous
travaillerons à satisfaire une consommation libre, dégagée de tout
salariat injuste et inégalitaire. »
Marc Derhenne (CC by-nc-sa)
★ NOTES :
[1] Pierre Kropotkine, La conquête du pain, Paris, Éditions du Monde libertaire, 1975, pp. 35-36. [2] La conquête du pain, op. cit. [3] Op. cit., p. 42. [4] Pierre Kropotkine, L’entraide, un facteur de l’évolution, Paris, les Éditions de l’Entraide, 1979, p. 241.Source: Socialisme Libertaire
