Plus de 200 000 déserteurs officiellement déclarés en Ukraine

« Personne ne
s’est soucié de m’aider. Pourquoi devrais-je y retourner ? » : l’armée
ukrainienne confrontée à une hausse de déserteurs
Alors que l’horizon de la fin de la guerre semble s’éloigner toujours
plus, les soldats, à bout de forces, sont de plus en plus nombreux à
abandonner leurs positions. Mi-janvier, le ministère de la défense en
dénombrait ainsi quelque 200 000.
Par Thomas d’Istria (Kiev, correspondant) , Le Monde 30 mars 2026
Déjà plus de trois mois que le soldat Serhiy a déserté. Trois mois depuis que celui qu’on appelait « Mekhanik » dans l’armée tente en vain de se remettre de sa dernière mission dans la région de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine. Jamais l’homme de 51 ans n’aurait imaginé vivre une telle épreuve. Son histoire est loin d’être isolée. Alors que l’armée ukrainienne souffre d’un manque d’hommes et que le front se durcit, les missions des soldats de l’infanterie peuvent désormais s’étirer sur de longs mois sans rotations.
La sienne, commencée dans les premiers jours de septembre 2025, aura duré cent dix-neuf jours. Cent dix-neuf jours coupé du monde, avec deux autres soldats, enfouis dans une position surnommée « Dubaï », au cœur de ce que les Ukrainiens appellent la
« Kill Zone »
, cette nouvelle ligne de front aussi floue qu’étendue dans laquelle s’affrontent les deux armées et où le moindre déplacement peut être fatal sous les drones quadrillant le ciel.
Isolés, les trois Ukrainiens de la 42
e
brigade mécanisée n’avaient de contact avec l’extérieur que par la radio et étaient ravitaillés par drones. Un huis clos mortel à devenir fou, où l’hygiène disparaît et où
« ton pantalon devient ta seconde peau »
raconte Serhiy, rencontré début mars dans sa petite maison de l’ouest de l’Ukraine, non loin de la jolie ville de Kamianets-Podilsky.
Aveu inhabituel
Ils n’ont finalement pu s’extraire de leur position qu’à la fin décembre 2025, à la faveur d’un épais brouillard masquant les mouvements au sol. Libéré pour deux semaines avant d’être rappelé au front, le soldat Serhiy a, lui, décidé de ne jamais rentrer. Il tente aujourd’hui de se reconstruire dans son village. Mais l’homme semble brisé. Un peu comme s’il n’avait jamais quitté sa position de guerre. Il marche en rond lorsqu’il parle, lâche des sanglots malgré lui, s’emporte et se perd dans ses propos. Il reproche à la 42
e
brigade mécanisée de l’avoir abandonné.
« Je n’ai aucune motivation pour repartir
,
dit-il.
Personne ne s’est soucié de m’aider, de prendre soin de moi et de ma santé. Pourquoi devrais-je y retourner ? »
Les affaires comme celle de Serhiy sont de plus en plus courantes en Ukraine. Le phénomène a même été ouvertement reconnu à la mi-janvier, lorsque le nouveau ministre de la défense Mykhaïlo Fedorov nommé début janvier, a évoqué le chiffre de 200 000 cas de soldats ayant abandonné leurs positions et déserté. Cet aveu inhabituel formulé par les plus hautes autorités intervient alors que l’armée est confrontée à une lourde pénurie d’effectifs et que l’horizon de la fin de la guerre semble toujours s’éloigner.
Le 25 mars, le ministre de la défense a assuré préparer des
« changements-clés »
concernant à la fois la mobilisation et la prévention des cas de désertion, après avoir discuté des plus grandes difficultés avec des soldats issus de 13 différentes unités. Sur sa chaîne Telegram, M. Fedorov mentionne notamment
« la durée du maintien des positions, la complexité des mouvements d’entrée et de sortie, les difficultés logistiques sous les attaques constantes de drones, le manque d’effectifs, la qualité de la formation des militaires… »
Plus de 310 000 procédures pénales
Pour l’armée ukrainienne, régler ces problèmes internes alors qu’elle fait face à un adversaire supérieur en nombre est devenu une urgence nationale. Mais si l’ampleur du phénomène est reconnue, son évaluation reste toutefois difficile. La dernière mise à jour du bureau du procureur général, en novembre 2025, faisait état de plus de 310 000 procédures pénales ouvertes depuis le début de l’invasion russe pour « absence sans permission »
d’une unité militaire ou « désertion »
(passibles de cinq à douze années de prison). Le fait que plus de la moitié de ces cas aient été enregistrés dans les dix premiers mois de l’année 2025 est considéré comme la preuve d’une aggravation. Après ce dernier rapport, le bureau du procureur général a d’ailleurs annoncé cesser de communiquer ces chiffres, dans l’objectif de ne pas
« discréditer »
les forces armées.
Les analystes militaires préviennent toutefois que ces données doivent être interprétées avec prudence, sachant que de nombreux cas ne sont pas signalés et que plusieurs procédures peuvent concerner une même personne. En outre, ces dernières années, le fait d’abandonner volontairement son unité dans l’objectif d’en rejoindre une autre s’est imposé comme une pratique courante, bien qu’illégale au sein des forces armées, afin de s’éviter de longues démarches administratives.
Contacté par
Le Monde
, le bureau de la médiatrice militaire chargée de la défense des droits des soldats explique dans une réponse écrite diviser les cas de désertions en deux grandes catégories : dans la première, des recrues qui abandonnent avant même d’avoir été envoyées au front, alors qu’elles se trouvent à l’entraînement, faute de motivation, dans un contexte de mobilisation et de formation jugé défaillant. Le fait que les soldats s’engagent pour des services à durée indéterminée demeure un facteur dissuasif majeur. Dans la seconde catégorie, selon le bureau, on trouve des soldats expérimentés mais
« épuisés »
et
« démoralisés »
par des conditions de combat
« d’une intensité extrême ».
Les études évoquent aussi les conflits avec la hiérarchie militaire, le manque de soutien psychologique et la pénurie chronique de ressources.
Seule échappatoire
Nombre de soldats sont en effet envoyés d’un point chaud à un autre sans véritable temps de repos, alors que la mobilisation peine à compenser les pertes. Dans ces conditions, déserter apparaît pour certains comme la seule échappatoire. Face à l’ampleur du phénomène et à l’engorgement du système judiciaire, beaucoup ne cherchent même plus à se cacher et reprennent une vie civile à l’arrière sans craindre d’être arrêtés.
Le soldat Serhiy Hnezdilov, de la 56
e
brigade d’infanterie motorisée, qui avait lui-même déserté à l’automne 2024 pour alerter sur la situation, avant de réintégrer son unité, confirme cette réalité. Selon lui, de nombreux départs sont liés à des conflits avec le commandement : ordres jugés suicidaires, repos refusé, pression constante.
« Les problèmes peuvent être de toute nature : on ne permet pas aux soldats de se reposer, de récupérer. Ils peuvent être complètement épuisés »
, explique-t-il au téléphone depuis la ville de Kramatorsk, dans le Donbass, évoquant les cas de soldats ayant déserté avant de rejoindre son unité. Parfois, la cause peut aussi être plus personnelle :
« Certains ne sont pas autorisés à rentrer chez eux alors que leur famille a besoin d’eux. Ils ne tiennent pas et décident de partir. »
La situation varie toutefois fortement selon les unités. Certaines tentent ainsi de mieux prendre en compte les besoins des soldats.
« Dans notre unité, c’est très différent. Nos commandants ont compris que s’ils ne peuvent pas réduire nos durées de service, ils peuvent au moins garantir du repos et des conditions de travail acceptables »
, souligne Serhiy Hnezdilov.
Sans perspective de fin de conflit, l’armée ukrainienne n’a d’autres choix que d’affronter ce problème systémique. Les attentes sont immenses à l’égard du nouveau ministre de la défense afin qu’il débarrasse l’Ukraine d’une gestion jugée trop soviétique au sein du commandement et renforce le soutien psychologique aux soldats.
Dans son village, Serhiy tente de se reconstruire, entouré de son épouse, Alyona, et de son cousin, qui lui interdisent de repartir. Il cherche du travail et ne craint même plus d’être arrêté lors d’un contrôle.
« Je sais que si je retourne là-bas je n’en reviendrai jamais »
,
murmure-t-il.


Source: Olga Taratuta

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