Tourisme idéologique (suite)

Tourisme idéologique (suite)
28 mars 2026 par Floréal
Un certain nombre de personnalités de la gauche dite radicale européenne sont allées, la semaine dernière, sous couvert d’aide humanitaire, apporter leur soutien au régime castriste dans une virée qui a tourné à la fiesta du samedi soir plutôt qu’à une aide véritable à une population dans le besoin. Logés dans des hôtels de luxe, nos révolutionnaires de salon ont festoyé en compagnie des pontes du gouvernement, loin d’une population cubaine tenue à l’écart du grand banquet de la « révolution ».
Cette foire obscène a engendré à juste titre de nombreuses réactions indignées chez les opposants à la dictature castriste. J’ai choisi cet article de Luis Cino, un habitant de La Havane, collaborateur régulier du site « CubaNet », pour qui cet événement est l’occasion d’aborder la question du tourisme dans sa ville natale, qu’il soit idéologique ou autre.

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CUBA, UN PARC A THÈME DU COMMUNISME :
TOURISME, PROPAGANDE ET CRISE

Que Cuba soit la Mecque de la gauche internationale la plus rance et de tous les amers anticapitalistes en tout genre refusant de voir la situation réelle des Cubains, n’est pas une nouveauté : c’est le cas depuis 1960, lorsque Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir se sont rendus à La Havane et ont été éblouis par la révolution alors toute jeune de Fidel Castro. Mais jamais, comme lors du récent convoi « Notre Amérique », qui a amené à La Havane plusieurs dizaines de « camarades solidaires de la révolution » — dont des personnalités telles que Pablo Iglesias, Jeremy Corbyn, Medea Benjamin et Manolo de los Santos —, ce pèlerinage n’avait atteint de telles proportions de stupidité, d’arrogance et d’aveuglement volontaire.
Refusant de renoncer à l’utopie qu’ils se sont inventée, ils viennent à Cuba, avec encore plus d’entrain et de tapage, avant qu’il ne soit trop tard, pour tenter d’empêcher que le récit de la révolution castriste, qui les berce depuis des décennies, ne s’évanouisse définitivement.
Les solidaires affirment être venus aider les Cubains grâce à leurs dons, mais les sommes dépensées par leurs hôtes, les grands manitous de la continuité fidéliste, ont largement dépassé pour les choyer l’aide que leurs amis étrangers ont pu apporter. Mais ces grands manitous, qui ont plus que jamais besoin d’une propagande favorable pour atténuer leur discrédit, ont volontiers financé ce gaspillage — en argent, en nourriture, en boissons et en carburant, qui fait cruellement défaut pour subvenir aux besoins de la population — lors de cette fête et de cette beuverie organisées par la gauche complice.

« Ils sont si heureux avec si peu. »

Je ne m’étendrai pas sur le sujet, car on a déjà beaucoup parlé et écrit ces derniers jours sur l’indécence de ces pèlerins de luxe, adeptes d’une solidarité sélective et prompts à débiter des absurdités, qui se sont promenés et ont fait la fête à leur guise dans un pays transformé en parc à thème du communisme, où errent, tels des zombies, ses habitants affamés, qu’ils n’ont aperçus que de loin. Si loin que certains visiteurs, en entendant le bruit des casserolades lors d’une coupure de courant au petit matin, ont cru qu’il s’agissait d’une fête des autochtones.
Il y a quelques années, le sociologue américain George Ritzer a développé la notion de « macdonaldisation de la société ». Dans ce cadre, et en s’inspirant des parcs Disney, il a inventé le terme de « McDisneyisation du tourisme ». Il serait intéressant de connaître l’avis de Ritzer sur ce grand parc à thème qu’est devenu Cuba, ou sur les différents « sous-parcs » qui la composent, selon les intérêts des visiteurs. Car il y en a pour tous les goûts, et pas seulement pour les touristes idéologiques.
Il y a aussi ceux qui ne connaissent pas grand-chose à l’histoire ou à la politique — qui ne s’y intéressent pas —, mais qui veulent découvrir Cuba avant qu’elle ne change, quelle que soit la forme que prendra ce changement. Telle qu’elle est aujourd’hui : une curiosité, une sorte de musée d’un communisme tropical extravagant sur le point d’être démantelé. Et ils se dépêchent de venir avant que les vieux bâtiments ne s’effondrent complètement, que les eaux des plages ne soient polluées et que les travailleurs du sexe* n’alignent leurs tarifs sur ceux de Bangkok ou d’Amsterdam.
De l’utopie révolutionnaire, si tant est qu’elle les intéresse, il ne reste que ce que le touriste a prévu de voir à l’avance, et c’est exactement ce que lui montrent les guides. Car les touristes n’aiment pas les mauvaises surprises ni les contretemps. Plutôt que de côtoyer des gens imprévisibles qui pourraient leur gâcher la journée en leur racontant leurs malheurs, en se plaignant du gouvernement, ou pire encore des malfrats qui les escroquent ou les agressent, ils préfèrent discuter avec des gens joyeux, serviables et prêts à danser dès qu’on entend un maraca ou un tambour, comme on s’attend à ce que soient les Cubains selon le scénario, même s’ils se montrent impertinents en réclamant un pourboire et des cadeaux.

Plutôt que les fous et les mendiants qui errent dans les rues, les touristes préfèrent prendre en photo — en raison de leur ressemblance avec Fidel — ces vieillards à la longue barbe, vêtus d’une chemise vert olive, d’une casquette de milicien, figurants qui se promènent dans cette partie de la Vieille Havane décrite par Eusebio Leal.
C’est là la Havane que les touristes préfèrent voir : le centre historique, une mise en scène montée pour attirer les devises étrangères. Un folklore de carte postale. Une mosquée et une cathédrale orthodoxe, toutes deux vides de fidèles. Un cimetière-jardin réservé aux personnalités du régime, avec de la terre colorée et à l’ombre d’un couvent. Des cartomanciennes noires vêtues de robes du XIXe siècle et de foulards à rayures.
Une Havane en sépia, en technicolor ou vert olive : c’est le portefeuille et les goûts du visiteur qui déterminent comment la colorer. Avec des cigares Cohiba, des mojitos et des Cuba Libre sans Coca-Cola. De l’artisanat, des bérets de guérilleros, des affiches et des t-shirts à l’effigie du visage farouchement rêveur de Che Guevara. Du pseudo-art postmoderne, de la salsa, du son et du reggaeton. Des filles et des garçons qui se louent pour un moment : sexy, bronzés ou noirs comme l’ébène, cultivés, affectueux et à des prix défiant toute concurrence.
Une arnaque pittoresque à quelques mètres seulement de la véritable Havane, celle qui crie et jure pour ne pas exploser de rage. La ville qui, outre l’odeur de rhum et de cochon de lait rôti des restaurants pour touristes, empeste les eaux usées, la sueur et les ordures non ramassées. La Havane des coupures d’électricité, du manque d’eau et des mendiants.
Ils sont de moins en moins nombreux, mais on en voit encore, en se promenant dans La Havane, des étrangers aux joues roses et au sourire radieux, comme s’ils se promenaient dans le meilleur des mondes, qu’ils semblent voir incarné à Cuba, où seuls la chaleur et les moustiques viennent les déranger. Ils marchent entre les colonnes, les grilles, les établissements aux tarifs du monde développé et les bâtiments en ruine.
Ils voient partout des policiers coiffés de bérets noirs ou gris, au regard sévère, armés de longues matraques en caoutchouc et accompagnés de chiens sans muselière, veillant sur l’ordre. S’ils font preuve d’un zèle excessif dans leur tâche, peu importe. Ce sont les gardiens du parc, ne l’oublions pas : c’est une place assiégée par les Yankees. Cela explique tous les désagréments et inconvénients qui peuvent survenir.

Luis Cino

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* Note du traducteur : dans le texte d’origine, Luis Cino avait écrit jineteras et pingueros, termes qui désignent respectivement les prostituées femmes et prostitués hommes à Cuba. Les administrateurs du site, sensibles à la novlangue de l’époque, ont hélas préféré l’expression « travailleurs du sexe », qui ajoute une connotation militante fort discutable non voulue par l’auteur.


Source: Floréal

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