« L’homme qui dort »
12 mars 2026 par Floréal
Les monstres sont entrés dans ta vie, les rats, tes semblables, tes frères. Les dizaines, les centaines, les milliers de monstres. Tu les repères, tu les reconnais à d’imperceptibles signes, à leurs silences, à leurs départs furtifs, à leur regard flottant, vacillant, effrayé, qui se détourne quand il croise le tien. La lumière brille encore au milieu de la nuit aux fenêtres mansardées de leurs chambres sordides. Leurs pas résonnent dans la nuit.

Les rats ne se parlent pas, ne se regardent pas quand ils se croisent. Mais ces visages sans âge, ces silhouettes frêles ou flasques, ces dos ronds, gris, tu les sais près de toi à chaque heure, tu suis leur ombre, tu es leur ombre, tu hantes leurs repaires, leurs réduits, tu as les mêmes refuges, les mêmes asiles, les cinémas de quartier puant le désinfectant, les squares, les musées, les cafés, les gares, les métros, les halles. Désespoirs assis comme toi sur les bancs, dessinant et effaçant sans cesse sur le sable poussiéreux le même cercle imparfait, lecteurs de journaux trouvés dans les corbeilles à papier, errants que nulle intempérie n’arrête. Ils ont les mêmes périples que toi, aussi vains, aussi lents, aussi désespérément compliqués. Ils hésitent comme toi devant les plans aux stations de métro, ils mangent leurs pains au lait, assis au bord des berges. Bannis, parias, exclus, porteurs d’invisibles étoiles. Ils marchent en frôlant les murs, têtes baissées, épaules tombantes, mains crispées s’accrochant aux pierres des façades, gestes las de vaincus, de mordeurs de poussière. Tu les suis, tu les épies, tu les hais : monstres tapis dans leurs chambres de bonne, monstres en chaussons qui traînent leurs pieds près des marchés putrides, monstres aux yeux glauques de lamproie, monstres aux gestes mécaniques, monstres radotants. Tu les côtoies, tu les accompagnes, tu te frayes un chemin parmi eux : les somnambules, les brutes, les vieillards, les idiots, les sourds-muets aux bérets enfoncés jusqu’aux yeux, les ivrognes, les gâteux qui se raclent la gorge et tentent de retenir les tremblements saccadés de leurs joues, de leurs paupières, les paysans égarés dans la grande ville, les veuves, les sournois, les ancêtres, les fouineurs.
Ils sont venus à toi, ils t’ont agrippé par le bras. Comme si, inconnu perdu dans ta propre ville, tu ne pouvais croiser que d’autres inconnus ; comme si, solitaire, tu voyais fondre sur toi tous les autres solitaires. Comme si seuls pouvaient se rencontrer, le temps d’un verre de vin rouge bu à un même comptoir, ceux qui ne parlent jamais, ceux qui parlent tout seuls. Les vieux fous, les vieilles saoules, les illuminés, les exilés. Ils s’accrochent aux revers de ta veste, à tes basques, à tes manches, ils te soufflent leur haleine au visage. Ils viennent à toi à petits pas avec leurs bons sourires, leurs prospectus, leurs journaux, leurs drapeaux, les misérables combattants des grandes causes imbéciles, les masques osseux qui partent en guerre contre la poliomyélite, le cancer, les taudis, la misère, l’hémiplégie, la cécité, les chansonniers tristes qui quêtent pour leurs camarades, les orphelins battus qui vendent des napperons, les veuves décharnées qui protègent les animaux domestiques. Tous ceux qui t’accostent, te retiennent, te manipulent, te crachent au visage leur vérité mesquine, leurs questions éternelles, leurs bonnes œuvres, leur vrai chemin. Les hommes sandwiches de la vraie foi qui sauvera le monde. Les teints terreux, les cols élimés, les bégayants qui te racontent leur vie, leurs prisons, leurs asiles, leurs faux voyages, leurs hôpitaux. Les vieux instituteurs qui voudraient réformer l’orthographe, les retraités qui croient avoir mis au point un système infaillible pour récupérer les vieux papiers, les stratèges, les astrologues, les sourciers, les guérisseurs, les témoins, tous ceux qui vivent avec leurs idées fixes ; les déchets, les débris, les monstres inoffensifs et séniles dont les patrons s’amusent, leur versant des verres trop bien remplis qu’ils ne peuvent porter à leur bouche, les vieilles peaux à fourrure qui siff1ent des marie-brizard en s’efforçant de rester dignes.
Et tous les autres, les pires, les béats, les malins, les contents-d’eux, ceux qui croient savoir, qui sourient d’un air entendu, les obèses et les restés jeunes, les crémiers, les décorés ; les fêtards en goguette, les gominés de banlieue, les nantis, les connards. Les monstres forts de leur bon droit, qui te prennent à témoin, te dévisagent, t’interpellent. Les monstres avec leur famille nombreuse, avec leurs enfants monstres, leurs chiens monstres ; les milliers de monstres bloqués par les feux rouges ; les femelles glapissantes de monstres ; les monstres à moustache, à gilets, à bretelles, les monstres touristes déversés par paquets devant les monuments hideux, les monstres endimanchés, la foule monstrueuse.
Tu traînes, mais la foule ne te porte plus, la nuit ne te protège plus. Tu marches, encore et toujours, marcheur infatigable, immortel. Tu cherches, tu attends. Tu traînes dans la ville fossile, pierres blanches intactes des façades ravalées, poubelles figées, chaises vides où venaient s’asseoir les concierges ; tu traînes dans la ville morte, échafaudages abandonnés près des immeubles éventrés, ponts emportés par le brouillard, par la pluie. Ville putride, ville ignoble, hideuse. Ville triste, lumières tristes dans les rues tristes, clowns tristes dans les music-halls tristes, queues tristes devant les cinémas tristes, meubles tristes dans les magasins tristes. Des gares noires, des casernes, des hangars. Les brasseries sinistres qui se succèdent le long des Grands Boulevards, les devantures horribles. Ville bruyante ou déserte, livide ou hystérique, ville éventrée, saccagée, maculée, ville hérissée d’interdits, de barreaux, de grillages, de serrures. La ville-charnier : les halles pourries, les bidonvilles déguisés en grands ensembles, la zone au cœur de Paris, l’insupportable horreur des boulevards à flics, Haussmann, Magenta, Charonne.
Comme un prisonnier, comme un fou dans sa cellule. Comme un rat dans le dédale cherchant l’issue. Tu parcours Paris en tous sens. Comme un affamé, comme un messager porteur d’une lettre sans adresse.


Source: Floréal

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