Par Emmanuel Grynszpan
Publié le 14 juin 2026
Pour échapper à la conscription en Russie, Daniil Moukhametov, 22 ans, a réussi une évasion digne d’un dissident soviétique, en sautant d’un train ultrasurveillé transitant par le territoire lituanien. Désormais coincé à Strasbourg dans une inextricable impasse administrative, il risque d’être expulsé vers la Lituanie et, de là, vers la Russie.
Son épopée rocambolesque a démarré il y a un an, le 17 juin 2025. Daniil Moukhametov décide de fuir illégalement la Russie. Son nom figure déjà sur le registre des individus interdits de sortie du territoire russe parce qu’il a ignoré un ordre de mobilisation.
Il vient alors de finir ses études et n’a aucune envie de faire la guerre. Electromécanicien de formation, il a déjà travaillé deux ans comme agent de train et électricien ferroviaire. « Je savais qu’il me fallait fuir immédiatement le pays », raconte-t-il au Monde par téléphone, de Strasbourg, où il est hébergé dans un foyer pour étrangers. Il se souvient que la ligne Adler-Kaliningrad, sur laquelle il a déjà travaillé à deux reprises – traverse le territoire lituanien sur 230 kilomètres. Le jeune homme y voit sa seule chance de fuir vers l’Union européenne (UE). Avec quelques centaines d’euros en poche et une clé spéciale pour déverrouiller les portes du train, il monte à bord du Adler-Kaliningrad avec en tête un plan d’évasion risqué.
« J’ai eu de la chance ! »
Pays membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), la Lituanie prend très au sérieux la menace d’infiltration d’agents, de forces spéciales ou de matériel militaire sur son territoire, grâce au train reliant la Biélorussie (allié vassalisé de Moscou) et l’exclave russe de Kaliningrad, enchâssée entre la Lituanie et la Pologne. La Russie est soupçonnée, depuis l’annexion de la Crimée, en 2014, de nourrir un dessein similaire, c’est-à-dire d’établir une continuité territoriale avec Kaliningrad.
Les trains russes (jusqu’à trois par jour dans chaque sens) ont l’interdiction formelle de s’arrêter. Les gardes-frontières lituaniens vérifient l’identité de chaque passager à l’entrée et à la sortie du territoire. Le dispositif sécuritaire va jusqu’au survol systématique de la rame par un hélicoptère afin de vérifier que personne n’en saute, profitant d’un ralentissement, en particulier dans les zones forestières.
« Je savais qu’il y avait habituellement un hélicoptère, mais, au moment où j’ai sauté du train, il n’y en avait pas, raconte Daniil Moukhametov. Il venait de quitter discrètement son compartiment composé de quatre couchettes. Il faisait nuit, et les autres passagers dormaient. Le train roulait à environ 40 kilomètres/heure, et je suis bien sûr tombé, mais je ne me suis pas blessé. J’ai eu de la chance ! » Il raconte avoir marché un bon moment dans la forêt avant de trouver une route. Quelqu’un finit par le prendre en autostop jusqu’à Kaunas, soit à peu près à mi-parcours du train entre la Biélorussie et Kaliningrad.
Quelle n’est pas sa surprise, le matin, de voir que son visage apparaît à la une des médias lituaniens. Il est activement recherché par la police. « J’ai compris que, si je me faisais attraper, j’allais droit dans un centre de rétention pour être ensuite expulsé vers la Russie. La Lituanie n’est pas disposée à octroyer l’asile politique, surtout si on pénètre illégalement sur son territoire. » Il décide de gagner un pays de l’UE mieux disposé à l’égard des déserteurs russes. Selon ses dires, il parvient à rejoindre le territoire finlandais neuf heures plus tard, en combinant bus, train et bateau.
C’est là que ses déboires administratifs démarrent et qu’il se heurte au « règlement Dublin », un dispositif attribuant au premier pays de l’UE dans lequel le demandeur d’asile a pénétré le devoir de gérer la procédure d’asile. Trois mois après avoir déposé sa demande à Helsinki, Daniil Moukhametov se voit signifier qu’il doit cette fois le faire en Lituanie, où il se trouve toujours dans le viseur du ministère de l’intérieur. Or, « les Lituaniens ont été largement épinglés pour leur méthode de refoulement des citoyens russes » vers leur pays d’origine, souligne Martin Jouvin, l’avocat français de Daniil Moukhametov.
Menacé d’expulsion, le jeune homme quitte son foyer et est hébergé quelques mois par de « généreux Finlandais » dans le nord du pays. Puis il décide de tenter sa chance en France, où il dépose une demande d’asile le 29 décembre 2025. Mais le 4 février, la France demande à la Lituanie de reprendre le dossier du jeune homme, ce que Vilnius accepte aussitôt. Daniil Moukhametov ne se voit notifié de la décision de transfert vers la Lituanie que le 5 juin, soit un délai « anormalement long, ce qui suggère que son dossier est remonté en haut lieu », explique Me Jouvin.
« On peut faire confiance aux autorités françaises pour qu’elles ne le renvoient pas directement vers la Russie, mais ce risque est très élevé s’il est renvoyé en Lituanie, où il existe une pression médiatique pour le refouler », ajoute l’avocat. Ce dernier regrette que la France n’ait pas choisi d’appliquer l’article 17 du règlement Dublin, qui autorise chaque Etat membre à traiter lui-même la demande d’asile.
Le jeune déserteur russe, qui doit pointer chaque semaine à la police des frontières de l’aéroport de Strasbourg, verra son sort fixé lors d’une audience, le 17 juin, devant le tribunal administratif de Strasbourg.
Emmanuel Grynszpan
Source: Olga Taratuta
