Estelle Levresse
https://www.mediapart.fr/journal/international/061225/paroles-de-deserteurs-russes-au-moins-j-ai-sau…
6 décembre 2025 à 12h47
Le 24 février 2022, la Russie envahit l’Ukraine. À Saransk, à 600 kilomètres à l’est de Moscou, dans la région de Mordovie, Alexey Veterenikov termine ses études de droit. Pour exprimer son opposition à la guerre, il publie sur les réseaux sociaux une image de Vladimir Poutine en uniforme nazi.
Son profil sur Vkontakte, le « Facebook russe », ne compte qu’une poignée d’abonnées. Pourtant, quelques jours plus tard, il reçoit à l’université où il étudie une amende du ministère de l’intérieur pour ce post, assortie d’une convocation au service militaire, obligatoire pour tous les hommes de 18 à 30 ans. « Je ne voulais pas du tout y aller, mais au bureau d’enrôlement militaire, ils m’ont dit qu’il était impossible d’y échapper », raconte aujourd’hui le déserteur russe depuis Erevan, la capitale de l’Arménie, où il a trouvé refuge en août.
Pendant son service militaire, la pression pour signer un contrat professionnel commence très vite. « On nous promettait un poste à l’arrière en disant : « Si vous refusez, on vous enverra dans les unités d’assaut en Ukraine. » » Sous la menace, il finit par signer puis est affecté dans une unité de soutien logistique.
Convocation au centre de lutte contre l’extrémisme du ministre de l’intérieur de la République de Mordovie adressée à Alexey Veretenikov le 18 mars 2022, après sa publication sur les réseaux sociaux d’un post sur Poutine. © Document Mediapart
Après environ un an et demi, il découvre la vidéo d’une organisation baptisée Idite Lesom (littéralement « Allez dans la forêt », une expression signifiant aussi « Tirez-vous de là »), qui incite les soldats à quitter l’armée. « Même à l’arrière, je cherchais toujours un moyen de partir. Je les ai contactés et ils m’ont expliqué comment faire », ajoute-t-il.
Cette organisation antiguerre aide les déserteurs à se cacher en Russie ou prépare leur sortie clandestine du territoire, le plus souvent vers le Kazakhstan ou l’Arménie, deux anciennes républiques soviétiques. « La plupart des soldats n’ont pas de passeport extérieur leur permettant de voyager à l’étranger. Or, pour ces deux pays, un simple passeport intérieur suffit », explique son fondateur, Grigory Sverdlin, exilé en Géorgie.
Des milliers de désertions
Depuis trois ans, Idite Lesom a permis à 2 147 soldats de déserter, parmi lesquels 859 ont quitté le pays. L’organisation observe une augmentation croissante des demandes, en hausse de 30 % en 2025 par rapport à 2024. « Malgré la hausse des primes et des traitements, l’armée russe peine à recruter, constate Grigory Sverdlin. Des tas de gens sont trompés. Par exemple, les personnes qui ont récemment obtenu la citoyenneté russe sont forcées de signer des contrats d’engagement militaire sans aucune base légale. »
Une fois en service, démissionner de l’armée est quasiment impossible. Depuis septembre 2022, tout refus de combattre est passible d’une peine de prison pouvant aller jusqu’à dix ans. Au moins 18 500 personnes ont été condamnées pour « désertion et abandon non autorisé de leurs unités militaires » au cours des trois ans et demi passés, selon une enquête du site russe The Insider publiée en août. Le média d’investigation indépendant estime que le nombre total de déserteurs pourrait être trois fois plus élevé, autour de 60 000 personnes.
Nous essayons d’aider [les soldats réfugiés dans l’espace post-soviétique] à atteindre des pays sûrs comme la France. (Alexandre Sterliadnikov, fondateur d’Adieu aux armes)
À Erevan, Alexey Veterenikov sait que la police et des militaires sont déjà venus chez ses parents pour demander où il était, sans avoir officiellement déclaré sa désertion. « S‘ils le faisaient, il y aurait un procès. Les autorités préfèrent éviter la procédure, et, si elles me retrouvent, m’envoyer directement sur le front. » Derrière l’écran, l’ancien soldat est visiblement tendu mais il tient à parler à visage découvert.
Ayant lancé une demande de passeport international au consulat russe d’Arménie, il espère désormais venir en France pour y déposer une demande d’asile. Depuis juillet 2023, la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) reconnaît en effet le droit au statut de réfugié pour les Russes ayant refusé de participer à la guerre, après une étude scrupuleuse de leur parcours.
Alexey Veterenikov est soutenu par la jeune organisation Adieu aux armes, qui accompagne les soldats réfugiés dans des pays de l’espace post-soviétique. « Nous essayons de les soutenir et de les aider à atteindre des pays sûrs comme la France », explique son fondateur, Alexandre Sterliadnikov, ancien officier de carrière de 27 ans installé en Normandie depuis six mois.
Alexandre, un « traître » pour ses parents
Pour confirmer qu’elle a bien affaire à des déserteurs, l’organisation vérifie la cohérence du récit de chaque soldat avant de transmettre son dossier à des ONG prenant en charge leur transfert et leur installation à l’étranger. Elle diffuse également des contenus en ligne à destination des hommes russes pour les inciter à refuser de prendre part à l’« invasion criminelle et impérialiste » menée par le Kremlin.
Une mission essentielle pour Alexandre Sterliadnikov, dont la carrière dans l’armée n’a jamais été un choix. Originaire de Norilsk, dans l’extrême nord de la Russie, il est sorti en 2021 de l’académie militaire où ses parents l’avaient poussé à entrer. Affecté au Daghestan comme spécialiste des communications, il tente de se faire renvoyer, sans succès : « Je me disputais chaque jour avec le commandement, j’écrivais des rapports de démission, je manquais volontairement le service… »
Lorsque la guerre débute, il est tout de suite envoyé sur le front. À l’entrée en Ukraine, la situation est chaotique. L’équipement manque cruellement, le matériel est défaillant et peu de soldats savent l’utiliser correctement. Après six mois, il obtient une permission et dépose un rapport indiquant son refus de participer aux hostilités, mais le décret de mobilisation signé par le président russe le 21 septembre 2022 bloque toute procédure.
Face à l’obligation de retourner combattre, Alexandre Sterliadnikov prend la décision de s’enfuir au Kazakhstan. « J‘ai des proches en Ukraine et je considère cette guerre comme injuste. Je ne pouvais pas l‘arrêter ni influencer mes camarades ou mes commandants, mais je pouvais au moins ne pas y participer », assume-t-il. En Russie, une procédure pénale pour désertion est ouverte contre lui. Si sa femme le suit dans l’exil, ses parents, pro-Poutine, le considèrent désormais comme un « traître ».
À Astana, capitale du Kazakhstan, les choses ne sont pas simples. Le déserteur sollicite ONG et ambassades, mais se heurte à la méfiance : « Les gens ne pouvaient pas imaginer que j’étais comme eux, en désaccord avec le pouvoir russe. » Après plus d’un an de discussions, notamment avec le Bureau international du Kazakhstan pour les droits humains et l’association basée à Paris Russie-libertés, il parvient à convaincre de sa bonne foi et de la possibilité qu’il constitue un pont vers d’autres militaires russes. Avec cinq autres déserteurs, Alexandre Sterliadnikov rejoint la France et y dépose une demande d’asile à l’automne 2024.
Igor, poursuivi jusqu’au Kazakhstan
Igor*, lui, a déserté juste avant d’être envoyé sur le front. « Pour moi, il était clair que je ne participerais jamais à cette guerre. Je ne croyais plus au discours du pouvoir russe depuis longtemps. Dès le premier jour, j’étais du côté de l’Ukraine. Là-bas, les gens défendent leur foyer. » Réfugié dans le sud de la France, Igor, âgé de 28 ans, voit sa fuite comme une nécessité morale : « Je ne voulais pas quitter ma ville natale en Sibérie, au moins, j’ai sauvé mon honneur. »
C’est en 2020 qu’Igor avait rejoint l’armée. Étudiant en économie, il venait de finir son cursus et, à la place du service militaire obligatoire, avait décidé d’opter pour deux ans de service contractuel comme chauffeur. « Quand la guerre a commencé, mon contrat touchait à sa fin, mais je n’ai pas eu le temps d’être libéré avant l’annonce de la mobilisation », raconte-t-il. Or, le fameux décret présidentiel de septembre 2022 rend son engagement illimité.
Dès lors, Igor tente par tous les moyens de quitter l’armée. « Au départ, raconte-t-il, j’ai cherché à démissionner légalement. J’ai contacté toutes les institutions, écrit au procureur, au ministère de la défense… Partout, on me répondait que tant que le décret était en vigueur, c’était impossible. Puis j’ai cessé d’aller au service. Mon contrat étant expiré depuis presque un an et demi, j’espérais être renvoyé. »
Jusqu’au jour où il apprend qu’une liste de soldats « indésirables » a été établie, avec son nom dessus. Il s’agit d’une nouvelle brigade destinée à être envoyée en Ukraine. Trois jours plus tard, Igor quitte le territoire. « Je ne croyais pas vraiment que ça marcherait. Finalement, tout s’est passé très facilement : avec mon simple passeport intérieur russe, je suis allé à l’aéroport et j’ai dit que je partais acheter une voiture dans un autre pays parce que c’était moins cher. On m’a dit : « D’accord, vas-y. » »
S’il préfère rester discret sur les détails de son itinéraire, Igor a passé un peu plus d’un an au Kazakhstan, vivant de ses petites économies. Sur place, il entre en contact, lui aussi, avec l’organisation Idite Lesom et le Bureau international du Kazakhstan pour les droits humains, dont un avocat l’accompagne dans ses démarches.
Un jour, les services russes de sécurité viennent le chercher pour tenter de le ramener de force en Russie. « Un homme s’est présenté, il m’a montré sa carte du ministère de l’intérieur et m’a dit : « C’est fini, tu as assez couru, maintenant tu viens avec nous. » » Avec sa carrure imposante, le déserteur parvient à s’échapper mais vit ensuite dans une angoisse permanente. Il ne sort quasiment plus, ou seulement masqué, en attendant d’obtenir les papiers nécessaires pour quitter le pays.
« Pendant très longtemps, même après mon arrivée en France en avril 2025, j’avais l’impression qu’il y avait des caméras partout autour de moi et qu’on me surveillait. » Malgré la peur qui ne l’a pas totalement quitté, Igor estime qu’il est important de partager son expérience : « Pour ceux qui sont en Russie, cela peut être un rayon d’espoir. »
Estelle Levresse
Source: Olga Taratuta
