André Malraux – La Condition Humaine
« Nous sommes aujourd’hui assignés, voire déterminés à exprimer une empathie « à géométrie variable » en fonction des populations et des espaces meurtris par les différents conflits sur terre. On peut ici citer François Robinet, historien qui a étudié la médiatisation des conflits africains entre 1994 et 2015, « le plus meurtrier de la période, nous dit-il, est la guerre de la République démocratique du Congo (RDC) qui a fait 3 à 4 millions de morts entre 1998 et 2002, et n’a presque pas été couvert par les médias ».
Dans un article récent, le journaliste François Poulain liste une série de déterminants de l’empathie ressentie en fonction de différents critères :
◼️ la loi de proximité dite du « mort-kilomètre » (plus le conflit est proche, plus on ressent d’empathie pour les victimes),
◼️ la loi de proximité en fonction de la présence de groupes culturels concernés, d’une diaspora… (Sentiment d’empathie pour les gens culturellement proches),
◼️ la politique de communication des belligérants qui sont des « entrepreneurs de compassions sélectives », comme l’analyse Mathias Delori, sociologue des relations internationales,
◼️ la tendance à minorer le coût émotionnel de l’empathie en favorisant notre endos-groupe, et partant issu de représentations issues du colonialisme subsistant,
◼️ la perte de signification inverse de la profusion d’images, ce que relevait Susan Sontag dans « Sur la photographie« .
Voici quelques raisons « mainstream » qui conduisent à différencier notre empathie en fonction des différentes sociétés et espaces concernés par les conflits. Gaza est une tragédie, Al-Fasher est à peine évoquée et le sort des Ouïghours est totalement oublié (sans compter la cinquantaine d’autres guerres oubliées sur le globe).
En tant qu’anarchistes, nous nous devons de relever le rôle éminent du stato-capitalisme dans cette différenciation, cette ségrégation émotionnelle, cet oubli sélectif :
◼️ Rôle de l’État qui, par le biais de sa diplomatie, encourage tacitement tel ou tel adversaire, voire les deux pour déstabiliser toute une région prise dans le « Grand jeu« ,
◼️ Rôle encore de l’État qui crée toujours une « identité nationale » plus ou moins structurée à long terme par une rhétorique de l’ennemi possible (« toujours plus ou moins barbare » comme disait Georges Brassens),
◼️ Rôle du capitalisme médiatique qui conditionne des mass médias plus ou moins brûlants émotionnellement et dirigeant les émotions sociales vers des centres ou champs bien choisis, de manière très volatile,
◼️ Rôle du capitalisme militaire qui alimente les différents conflits transformés en autant de marchés concurrentiels à l’échelle planétaire (l’Union européenne arme sans vergogne les Forces de Soutien Rapides par le truchement des Émirats arabes unis par exemple).
Enfin, en tant que socialistes libertaires et humanistes, nous répéterons toujours les vers du berbère Térence dans l’Heautontimorouménos : Homo sum, nihil humani a me alienum puto. Je suis un être humain, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. Rajoutons à cela que tout être humain a droit à ma solidarité et à mon hospitalité. Nous ne choisirons donc pas entre des conflits plus ou moins bouleversants en fonction d’une culture émotionnelle, raciste, différentialiste et hiérarchique dictée par l’État-nation et ses sbires.
Notre empathie ira donc à toutes les victimes innocentes des guerres, de toutes les guerres, sacrifiées pour satisfaire les ambitions de puissance et de pouvoir d’hommes et de femmes au nom de la raison d’État. Le pouvoir rend fou et la guerre n’est que l’expression ultime de cette folie. Construire un monde sans État est la seule façon d’en finir avec la guerre. »
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