Il était une fois des enfants qui semblaient très seuls.
Noël approchait, mais ceux-ci n’aimaient pas Noël.
Ils n’aimaient pas le nombre stupide de jouets surproduits, fabriqués loin d’eux par des travailleurs exploitées, entassés dans des rayons, puis jetés, incapables d’être distribués gratuitement à tous.
Ils n’aimaient pas cette fête qui prétendait parler de partage tout en organisant le gaspillage et l’exploitation par le salariat.
Ils n’aimaient pas non plus les lumières criardes, les musiques imposées, les sourires forcés.
Encore moins la morale religieuse et toutes les conneries traditionalistes qu’on leur collait dessus comme des règles éternelles, sans jamais leur demander leur avis.
À cause de cela, ils étaient exclus.
On les traitait de rabat-joie, d’ingrats, de problèmes à corriger.
À l’école, dans les familles, dans la rue, ils sentaient bien qu’ils ne rentraient pas dans le spectacle de Noël .
Eux ne se voyaient pas comme des enfants tristes.
Ils se savaient simplement lucides.
Une nuit de décembre, alors que la ville brillait d’une lumière artificielle et marchande, un personnage suprenant apparut.
Il ne portait ni barbe blanche ni manteau rouge.
Il n’avait ni traîneau ni rennes.
On l’appelait le Comte de Noël.
Il ne distribuait pas de cadeaux.
Il distribuait des questions.
Pourquoi certains ont tout et d’autres rien ?
Pourquoi la fête sert-elle à vendre plutôt qu’à partager ?
Pourquoi faut-il croire, consommer et obéir pour avoir le droit d’exister ?
Le Comte écoutait.
Il n’interrompait pas.
Il ne jugeait pas.
C’était déjà révolutionnaire.
Puis il les invita à le suivre, hors de la ville, loin des centres commerciaux et des chants répétés en boucle.
Ils arrivèrent dans un ancien entrepôt abandonné, oublié des autorités et des publicités.
C’était froid, sombre, délabré… mais libre.
Là vivaient d’autres exclus :
des familles sans logement,
des personnes âgées rendues invisibles,
des jeunes fatigués trop tôt,
des gens qui n’avaient jamais eu leur place dans la grande vitrine de décembre.
Personne ne demandait d’où l’on venait, ni ce que l’on croyait.
On demandait seulement :
de quoi as-tu besoin ?
que peux-tu partager ?
Les enfants découvrirent que les jouets cassés pouvaient être réparés.
Que le bois jeté devenait table.
Que les restes devenaient repas.
Que la chaleur venait d’un feu allumé ensemble, pas d’un chauffage hors de prix.
Le Comte de Noël n’était pas un chef.
Il refusait de décider à la place des autres.
Il disparaissait souvent, laissant les discussions, les conflits et les accords se faire collectivement.
Il disait seulement :
« Quand quelqu’un commande, Noël meurt. »
Alors ils s’organisèrent autrement.
Chaque jour, une assemblée.
Chacun parlait.
Même les enfants.
Même les timides.
Même ceux qu’on n’écoute jamais.
On remplaça les prières par des histoires.
Des histoires de luttes, d’entraide, de désobéissance.
Des histoires où personne n’était sauvé par miracle, mais par les autres.
La rumeur se répandit.
D’autres enfants vinrent.
Puis des adultes.
Puis des gens qui, toute leur vie, avaient détesté cette période sans jamais oser le dire.
La ville, elle, continua à consommer.
Mais quelque chose se fissura.
Des vitrines furent ignorées.
Des cadeaux refusés.
Des questions surgirent dans les familles, à l’école, au travail.
Un matin, le Comte de Noël ne revint pas.
Il avait disparu sans explication.
Sur un mur, il avait laissé une phrase, écrite à la craie :
« Je n’ai jamais existé.
Vous avez juste cessé d’obéir. »
Depuis ce jour, chaque hiver, ils ne fêtent toujours pas Noël.
Ils fêtent la solidarité.
Ils fêtent l’entraide sans hiérarchie.
Ils fêtent la fin de la solitude imposée.
Ils fêtent l’espérance d’une révolution sociale chaque année.
Ils ont compris que le vrai scandale n’était pas de refuser Noël,
mais d’imaginer un monde sans maîtres,
même en décembre.
Et pour le pouvoir,
c’est le pire des cadeaux.
