« Nous ne sommes pas, et n’étions pas à l’époque, féministes. Nous ne luttions pas contre les hommes. Nous ne voulions pas substituer une hiérarchie féministe à une hiérarchie masculine. Il est nécessaire de travailler et de lutter ensemble, car si nous ne le faisons pas, nous n’aurons jamais de révolution sociale. Mais nous avions besoin de notre propre organisation pour lutter pour nous-mêmes. »
Elles déclaraient :
« Nous connaissons les précédents établis par les organisations féministes et par les partis politiques… Nous ne pouvions suivre ni l’un ni l’autre de ces chemins. Nous ne pouvions séparer le problème des femmes du problème social. Nous ne pouvions pas non plus nier l’importance du premier en transformant les femmes en simple instrument d’une quelconque organisation, même… de notre propre organisation libertaire.
L’intention qui sous-tendait nos activités était bien plus large : servir une doctrine, non un parti, donner du pouvoir aux femmes pour en faire des individus capables de contribuer à la structuration de la société future, des individus qui ont appris à être autodéterminés, et non à suivre aveuglément les directives de n’importe quelle organisation. »
Les Mujeres Libres avaient une stratégie en deux volets : la capacitation (préparation) et la captation (incorporation ou participation). Leur travail initial était un mélange de prise de conscience et d’action directe.
Afin d’obtenir un soutien mutuel, elles créèrent des réseaux d’ anarchistes. En participant ensemble à des réunions, elles vérifiaient les comportements sexistes rapportés et réfléchissaient à la manière d’y répondre. Elles mirent en place des garderies mobiles pour permettre à davantage de femmes de participer aux activités syndicales.
Elles produisirent un journal, distribué et diffusé via les réseaux anarchistes existants. Les mujereslibres y racontaient le travail qu’elles accomplissaient réellement. La prise de conscience était essentielle : chaque numéro comportait un article sur la condition des « femmes » , et elles publiaient également une rubrique dans d’autres journaux anarchistes. Leur revue proposait aussi des articles culturels, sur l’éducation, le cinéma, le sport. Enfin, on y trouvait des articles qu’on aurait pu voir dans n’importe quel magazine féminin : l’utilité du gaz, l’éducation des enfants, la mode. Plus tard, des livres et des brochures complétaient ce journal.
Le travail de propagande se faisait aussi par des émissions de radio, des bibliothèques itinérantes et des tournées de propagande. Une membre, Pepita, décrivit ainsi son expérience :
« Nous rassemblions les femmes et nous leur expliquions… qu’il existe un rôle clairement défini pour les femmes, qu’elles ne doivent pas perdre leur indépendance, mais qu’une femme peut être à la fois mère et compañera…
Les jeunes femmes venaient me voir en disant : “C’est très intéressant. Ce que tu dis, nous ne l’avions jamais entendu. C’est quelque chose que nous ressentions, mais que nous ne savions pas exprimer…”
Les idées qui les frappaient le plus ? Parler du pouvoir que les hommes exerçaient sur les femmes… Il y avait comme une agitation quand on leur disait : “Nous ne pouvons pas permettre aux hommes de se croire supérieurs aux femmes, ni de croire qu’ils ont le droit de les dominer.” Je pense que les femmes espagnoles attendaient avec impatience cet appel. »
Beaucoup de travailleurs et de paysans en Espagne étaient illettrés. En réponse, les Mujeres Libres organisèrent des programmes d’alphabétisation, des cours techniques et des cours d’études sociales. Entre 600 et 800 personnes assistaient à ces cours chaque jour à Barcelone en décembre 1938. En coopération avec les syndicats anarchistes, elles mirent en place des programmes d’apprentissage.
En parallèle du travail de propagande, elles réalisaient les tâches quotidiennes nécessaires pour défendre la révolution contre l’attaque fasciste. Elles fournissaient de la nourriture aux milices et mettaient en place des cantines communautaires. Elles organisaient un soutien pour les anarchistes présentes dans les milices, créant des ateliers d’autodéfense. Elles fondèrent une école d’infirmières et une clinique médicale d’urgence pour traiter les blessés.
Teresina, malgré son manque d’expérience en médecine, fut nommée administratrice. Elle parlait avec fierté de son rôle :
« Je me souviens du nombre de fois où des pères venaient me voir à la clinique pour demander quelque chose, et je leur disais : “S’il vous plaît, ici, nous sommes tous égaux.”
Et ils me répondaient : “Ici, vous avez vraiment fait la révolution.”
J’en avais une grande satisfaction. Parce que j’ai tout géré sans aucune formation… Ce que je croyais, je l’ai mis en pratique… et c’est ce que je peux dire de ce que j’ai fait pour la révolution. Pour le reste, j’ai fait comme tout le monde. Mais cela, c’était ce que moi j’ai fait. »
Cependant, la révolution ne consistait pas seulement à vaincre le fascisme, mais à construire une nouvelle société qui réponde aux besoins de toutes et tous. En voyageant à travers la Catalogne et l’Aragon, des membres de Mujeres Libres aidèrent à établir des collectivités rurales. Beaucoup de « femmes » accompagnaient les représentants du syndicat anarchiste (CNT) et de la fédération anarchiste (FAI), appelant les paysans avec des haut-parleurs de fortune : « Venez de notre côté ! »
À Barcelone, elles participes à une maternité, qui offrait des soins avant et après l’accouchement, ainsi que des cours sur la santé maternelle et infantile, la contraception et la sexualité. Un Institut de maternité et d’enfance, nommé en hommage à la militante anarchiste française Louise Michel, fut créé en février 1938.
Les Mujeres Libres offrent un exemple vivant de nombreux aspects essentiels de la théorie anarchiste. Premièrement, elles comprenaient que le collectif n’est fort que grâce aux individus qui le composent. Pour construire un mouvement anarchiste fort, elles encourageaient et soutenaient les anarchistes à réaliser leur plein potentiel. Beaucoup de membres n’avaient que 13 ou 14 ans lorsque la révolution commença. Pourtant, comme Teresina, elles découvrirent qu’elles étaient capables d’assumer les tâches exigeantes de la construction d’un monde nouveau.
Deuxièmement, les Mujeres Libres comprenaient l’importance de l’action directe et de l’auto-activité, à la fois pour fabriquer des révolutionnaires et pour fabriquer la révolution elle-même. Elles ne séparaient jamais artificiellement propagande et organisation, idées et action. Leurs idées naissaient de leurs expériences concrètes.
Enfin, les Mujeres Libres montraient que les idées ne sont jamais figées, à appliquer lorsque « le bon moment » arrivera. Leurs propres idées grandissaient, évoluaient, changeaient, devenaient influentes.
La révolution est une affaire chaotique. Pour transformer la société en profondeur, il faut remettre en cause des idées longtemps considérées comme « normales » ou « naturelles ». De nouveaux révolutionnaires et une nouvelle société émergent des débats tenus dans mille lieux – la maison, le marché, le bar – et par mille personnes différentes.
Les Mujeres Libres voyaient la révolution comme bien plus qu’un événement unique survenant du jour au lendemain. C’est un processus continuel, changeant sans cesse à mesure que les désaccords se résolvent et que de nouveaux problèmes apparaissent. Elles montraient que la révolution, loin d’être un exercice académique, est comme la vie : jamais simple, jamais linéaire, toujours dynamique.
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Source: MujeresLibres
