(Interview paru dans le journal tchèque Dezerter)
1) Présentez votre collectif à nos lecteurs. Qu’est-ce qui vous a poussé à le fonder et depuis combien de temps êtes-vous actif ?

 Notre collectif a été formellement créé le 24 février 2022, le jour même où l’armée de la Fédération de Russie a envahi l’Ukraine. Il a été initialement créé par un groupe d’activistes d’un petit groupe anarchosyndicaliste (CNT-AIT France). Mais notre collectif est ouvert à toute personne qui s’oppose à la guerre et qui ne soutient aucune armée.

 Nous étions déjà en relation régulière avec des groupes anarchistes et antimilitaristes avant la guerre, tant en Russie (KRAS-AIT notamment) qu’en Ukraine. Une semaine avant la guerre, nous avons traduit un texte d’un groupe anarchiste de Lvov, Tchiorni Stiag (Drapeau noir), expliquant que la bourgeoisie ukrainienne avait mis ses familles en sécurité à l’étranger. Nous avons donc compris que la guerre était proche. Certains d’entre nous avaient déjà soutenu des déserteurs pendant la guerre en Yougoslavie, donc lorsque la guerre a éclaté, nous étions prêts à agir et nous avons lancé ouvertement notre initiative. Nos premières actions ont été 1) de soutenir moralement nos amis en Russie qui protestaient contre la guerre et qui faisaient face à une répression sévère, et 2) d’aider les réfugiés ukrainiens qui commençaient à arriver en France et qui étaient en état de choc total.

 Dès le départ, nous nous sommes donné comme objectif de traduire des informations sur les résistances contre la guerre, aussi bien en Russie qu’en Ukraine, qu’on ne peut pas lire dans les médias (qu’ils soient mainstream ou même militants, car souvent les médias militants ont pris partie pour un camp ou un autre).

 Même si nous nous concentrons sur les déserteurs d’Europe de l’Est, nous avons également des contacts et nous soutenons des déserteurs en Israël, au Soudan et au Myanmar. Partout où il y a une guerre, il y a des gens qui résistent et qui désertent.

2) Votre collectif est-il antimilitariste ? Qu’est-ce que vous imaginez par ce terme et comment le comprenez-vous ? Comment l’expliqueriez-vous aux travailleurs ordinaires pour qu’ils le comprennent correctement ?

 Pour nous, l’antimilitarisme signifie que vous ne soutenez aucune armée, vous êtes contre le processus de militarisation de la société.

 Pour nous la question de l‘antimilitarisme est différent de la question de la violence. La violence est un moyen, parfois elle est contre-productive, parfois non, cela dépend du contexte, et aussi de l’objectif pour laquelle elle est mise en œuvre. Bien sûr nous souhaitons le minimum de violence possible pour arriver à notre but, mais parfois nos ennemis ne nous laissent pas le choix.

 C’est aussi pour cela que la guerre en Ukraine, déclenchée par l’invasion militaire de l’armée russe, nous a amené à réfléchir à la différence entre guerre et résistance. Nous sommes contre la guerre, mais nous ne sommes pas contre la résistance. La question pur nous est donc : oui à la résistance, mais avec quels alliés ? Devons-nous participer à la résistance en nous alliant l’Etat ? ou devons nous promouvoir une résistance totale, contre tous les protagonistes d’Etat, avec la population contre l’Etat ? Notre action doit elle consolider le pouvoir de l’Etat ou au contraire entretenir la défiance vis-à-vis de l’Etat ?

 Pour nous l’antimilitarisme c’est le rejet de la militarisation, donc y compris de la militarisation de la Résistance. Les anarchistes espagnols en 1936 disaient « miliciens toujours, soldats jamais ». En 1941 en France, un groupe anarchiste internationaliste (ses membres étaient français, espagnols, haitiens, russes, bulgares, et même un tchèque : Joseph Sperck animait un groupe de résistance. Un de ses membres les plus connus était Voline anarchiste russe qui avait combattu avec la Makhnovtschina en Ukraine entre 1918 et 1920. En 1943, Voline a été l’auteur d’une célèbre affiche, la seule produite clandestinement par les anarchistes en France pendant l’occupation nazie, qui dénonçait tous les pouvoirs, « qu’ils soient nazis, communistes, anglais ou gaullistes ». Voline, qui était anarchiste, apatride d’origine russe, juif, franc-maçon, prenait de grands risques en dénonçant les nazis pendant la guerre. S’il avait été arrêté par la Gestapo il aurait été exterminé. Mais ce n’est pas pour autant qu’il disait de rejoindre la résistance officielle sous l’égide des américains et les britanniques (et encore moins les communistes !) Nous nous plaçons dans la continuité de cet esprit de résistance antimilitariste.

 Nous rejetons l’Etat, l’uniformité, la discipline, l’obéissance.

 Nous pensons que cet état d’esprit de résistance est en général bien compris par les travailleurs, en tout cas en France où il y a toujours eu un esprit rebelle dans les classes populaires. Les gens ordinaires n’aiment pas obéir à des ordres imbéciles. Par contre, il y a dans les classes populaires une forme de résignation, un sentiment d’impuissance et aussi de peur, surtout après la répression du mouvement des gilets jaunes, répression qui a été très violente en France en 2018-2020.

 C’est pourquoi cette campagne de soutien aux déserteurs nous semble importante, car elle fait prendre conscience qu’il est possible d’agir. La campagne montre que partout dans le monde, même dans des situations dramatiques, il y a des gens qui résistent, qui disent « non ». Elle montre aussi la force de la solidarité. Et que la résistance ce n’est pas nécessairement des actes spectaculaires, mais des petites choses du quotidien, que chacun peut faire.

3) Votre collectif est avant tout basé sur l’aide aux déserteurs ? Combien de déserteurs avez-vous aidés et à quoi ressemble cette aide ? 

Nous sommes un tout petit groupe, nous apportons donc de l’aide à un nombre restreint de déserteurs.

Aider les déserteurs, c’est d’abord créer un « espace psychologique sûr » où les déserteurs seraient acceptés et accueillis, sans qu’on leur pose de question. C’est promouvoir l’idée que déserter est légitime, et en convaincre le plus de monde possible, afin de créer un vivier de personnes prêtes à aider et à participer si nécessaire. Pour soutenir les déserteurs, il faut un réseau logistique pour les héberger, les nourrir, les aider pour les papiers administratifs, pour apprendre la langue, pour trouver un travail etc… Il faut des personnes fiables, engagées (même si c’est pour des « petites » tâches) sur le long terme, …

Notre aide n’est pas spectaculaire. C’est héberger quelqu’un, l’accompagner aux rendez vous administratif, lui proposer des activités pour qu’il ne s’ennuie pas, le soutenir moralement sans être intrusif, … C’est être humain en fait. Il faut aussi être plsuieurs pour pouvoir se relayer, car les gens qui aident ont aussi leur vie de famille, leur travail etc …

4) Pouvez-vous nous donner un aperçu anonyme de la vie de ces déserteurs ? En République tchèque, il n’est pas permis d’en parler dans les médias, donc cela intéressera beaucoup les lecteurs tchèques.

 Pour commencer nous voulons dire qu’aucun des déserteurs ou réfugiés que nous aidons n’est anarchiste. Nous ne leur avons jamais demandé leur opinion idéologique, le seul fait qu’ils aient refusé de tuer ou de se faire tuer est suffisant. Comme le disaient des déserteurs russes lors d’un rassemblement auquel nous avons participé à Paris en décembre « chaque déserteur nous rapproche de la paix ».

 Voici quelques « portraits » assez représerntatifs des personnes que nous aidons :

 L’un d’eux était un étudiant, de mère russe et de père ukrainien. Il vivait en Russie avec sa mère. Il est gay et avait déjà eu des problèmes avec des militants d’extrême droite russes à l’université. Lorsqu’il a reçu un papier pour se rendre au centre de recrutement militaire, il a compris qu’il devait s’enfuir. Comme il avait un visa pour la France, il s’est enfui assez facilement (c’était au tout début de la guerre et les frontières n’étaient pas totalement fermées à ce moment-là). Nous l’avons aidé à avoir un endroit sûr, afin de se stabiliser après le traumatisme de la fuite. Nous l’avons également aidé à obtenir le statut de réfugié, il a certainement été l’un des premiers déserteur Russes à l’obtenir. Maintenant, il est autonome et il « vole de ses propres ailes ».

 Un autre était un jeune ouvrier, qui a reçu son ordre de mobilisation. Son frère, qui se bat déjà au front, lui a dit de fuir et de ne pas rejoindre l’armée. Il a donc organisé sa fuite à travers différents pays – Ouzbékistan, Turquie – avant d’arriver en France. De là, il est allé en Allemagne car il avait de la famille là-bas. Mais la police allemande l’a attrapé. Après un certain temps dans un centre de rétention pour migrants, il a été expulsé vers la France, où nous l’avons pris en charge. Il est pris en charge par un groupe d’amis dans une petite ville. Nous l’avons aidé à faire ses papiers, à apprendre le français, à trouver un travail, afin d’être autonome. Nous avons aussi aidé sa petite amie, qui est ukrainienne et qu’il avait rencontré dans le centre de migrant en Allemagne, à le rejoindre et à obtenir le statut de réfugié.

 Nous avons aussi aidé une famille de 3 femmes ukrainiennes de Kharkov, que nous avons trouvées en état de choc dans le métro parisien. Elles nous ont dit « nous sommes russophones, nous avons été bombardés par l’armée russe alors que Poutine disait qu’il voulait soit disnat « nous » libérer ! Mais nous ne lui avons rien demandé ! C’est un monstre ! Nous n’irons plus jamais en Russie ! Nous avons donc pris le bus pour Kiev. Là, les services officiels pour les réfugiés ont refusé de nous aider car nous parlions russe, ils nous ont dit d’abord d’apprendre l’ukrainien et de revenir plus tard. Nous avons donc pris le train pour la Pologne, puis un bus pour la France, et 48 heures plus tard, nous étions déposés dans un petit village des montagnes françaises du sud. Personne ne nous attendait, nous ne parlions pas français, nous étions perdus… Nous avons donc pris un train pour Paris, et notre babouchka s’est effondrée dans le métro ». Ces 3 femmes sont issues de la classe ouvrière (grand-mère travaillait dans une usine, la mère était conductrice de bus et la fille travaillait dans un magasin). Nous leur avons trouvé un abri, nous les avons aidées à remplir leurs papiers. Un autre type de soutien, dans une petite ville à la campagne, l’une d’entre nous partage son jardin potager avec un réfugié ukrainien d’âge moyen. Le jardin lui fournit non seulement des légumes gratuits mais constitue également un soutien pour sa santé mentale, en lui permettant d’avoir une routine positive.

5) Il n’existe pas de collectif d’aide aux déserteurs et aux objecteurs de conscience en République tchèque. Nous serions ravis que vous nous fassiez part de vos conseils pratiques et de votre expérience sur la manière de construire une telle organisation ? Comment démarrer et comment procéder ?

 Chaque pays et chaque situation sont différents, nous ne savons donc pas si nous pouvons vraiment donner des conseils ; Mais nous pensons qu’il est important de créer une « atmosphère » où déserter est vu comme quelque chose de « normal » et qui mérite d’être soutenu. Il faut donc commencer par diffuser l’idée de désertion et de solidarité, comme vous le faites avec votre journal Dezerter. Avec le temps, vous construirez un réseau, vous identifierez sur qui vous pouvez compter et ce que chacun peut apporter selon le principe « De chacun selon ses capacités ». Soutenir les déserteurs est un projet à long terme, sur quelques mois voire quelques années. Nous n’avons pas besoin de « super héros » qui font de « grandes actions spectaculaires » et qui s’épuisent au bout de 2 semaines ; mais plutôt un grand nombre de « petites fourmis » qui se coordonnent et coopèrent et peuvent rester actives pendant une longue période

6) Comment les Tchèques peuvent-ils soutenir les déserteurs ? Où orienter leur aide et à qui s’adresser précisément ?

Votre projet de magazine est un très bon début ! Le chemin se fait en marchant… et tout chemin commence par un premier pas

Et aussi nous saluons votre initiative d’établir des liens avec différentes initiatives antimilitaristes

7) Que diriez-vous à tous ceux qui envoient les autres comme chair à canon ? Et que dire des gens qui doivent obéir aux ordres et porter l’uniforme militaire ?

 Nous sommes anarchistes, donc nous sommes pour la liberté. Si certains veulent librement porter l’uniforme militaire, ils sont libres de le faire. Mais ils ne peuvent forcer personne à le faire. Par ailleurs pour nous, il est clair que dès que vous portez (librement) un uniforme militaire, vous ne pouvez plus prétendre être « anarchiste ». En faisant semblant, vous mentez aux autres, et aussi à vous-même.

 A tous ceux qui envoient les autres comme chair à canon et qui ne vivent pas en Ukraine, nous disons « allez vous-même au front ».

 Et nous disons à tous ceux qui sont obligés d’obéir, et qui veulent jeter leur uniforme, vous êtes les bienvenus, nous ferons notre maximum pour vous soutenir.

Déserteurs du monde, unissez-vous !

Paix aux chaumières, guerres aux palais !