- D’abord, si besoin était, que la lutte contre l’exploitation et la domination est de tous les temps et de tous les lieux.
- Ensuite que même dans ces temps très anciens, des travailleurs étaient conscients du caractère injuste de la domination et de l’exploitation qu’ils subissaient,
- qu’ils étaient conscients d’avoir des intérêts communs et donc d’appartenir à une même classe opposée à celle des maîtres qui les exploitaient.
- Et enfin qu’ils connaissaient la puissance de l’action collective (leur solidarité étant leur seule force).
C’est parce qu’ils avaient intégré ces savoirs qu’ils se sont lancés dans une lutte d’action directe, c’est-à-dire sans intermédiaire.
L’histoire est pleine de mouvements collectifs d’esclaves, de travailleurs, d’artisans, d’ouvriers, de paysans qui se sont levés pour dénoncer l’exploitation dont ils étaient victimes, qui a un moment donné ont collectivement décidé de ne plus subir, et qui par l’action directe, sans intermédiaire ont tenté de renverser l’ordre établi (Révoltes, révolutions, sabotages). Par ce qu’ils menaçaient l’ordre établi, l’État a depuis toujours essayé de prévenir ces mouvements, soit en fabriquant le consentement des classes exploitées (rôle de la religion), soit en encadrant ou en interdisant toute forme d’association (ex. loi Le Chapellier), soit en réprimant avec la plus extrême férocité tous les mouvements de révolte.
Au début du XIXᵉ siècle, révolution industrielle oblige, la population ouvrière, surexploitée et misérable, employée dans les industries, s’est accrue prodigieusement. Du coup, les révoltes ouvrières se sont multipliées et les travailleurs ont commencé à s’organiser alors que du fait de la laïcisation de la société, les institutions chargées de la fabrique du consentement étaient moins efficaces ; du coup l’État a dû envisager de nouvelles méthodes pour maintenir la domination de la bourgeoisie : les premières lois sociales ont été promulguées.
En 1864, à Londres, des ouvriers de plusieurs pays vont créer la première Internationale Ouvrière. Les statuts provisoires de cette association (écrits par Marx ; ils deviendront définitifs en 1871) affirment que « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », mais dans l’article 7 de ces statuts, on lit que « dans sa lutte contre le pouvoir uni des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir en tant que classe, qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct et opposé à tous les anciens partis politiques créés par les classes possédantes » et plus loin « la conquête du pouvoir politique est devenu le grand devoir du prolétariat ».
Ainsi, à côté de l’action directe, mode d’action jusqu’alors unique du prolétariat pour se défendre et faire aboutir ses revendications, Marx lance le prolétariat dans l’action politique, dans la conquête de l’appareil d’état : le but du prolétariat va être de conquérir le pouvoir pour établir son état dirigé par ses représentants. Pour Marx, en effet, l’état est un simple instrument au service de la classe dirigeante ; il suffit donc que le prolétariat s’empare de l’état et devienne ainsi la classe dominante pour imposer sa politique qui à terme aboutira àl’abolition des classes.
Peu importe d’ailleurs la méthode utilisée (élections, coup d’État ou révolution), l’essentiel est une fois parvenu au pouvoir de ne plus le lâcher, ce qu’Engels (approuvé par Marx) appellera « imposer la dictature du prolétariat ». Ce choix de Marx de privilégier la lutte pour faire élire des représentants en lieu et place de l’action directe ne peut se comprendre que si l’on prend en compte le fait que pour Marx, les contradictions internes au système économique capitaliste impliquent nécessairement son effondrement à terme.
La lutte contre le système capitaliste ne peut que hâter la survenue de son effondrement qui de toute façon est inéluctable, la mise au second plan de l’action directe est donc de peu d’importance.
À l’inverse, pour les anarchistes et en particulier Bakounine, l’état n’est pas qu’un instrument au service d’un système de domination, il est par nature domination, et dès qu’il y a un état, il y a domination d’une minorité sur le reste de la société. L’état est nécessaire au fonctionnement d’une société divisée en classes antagonistes et une société divisée en classes opposées a impérativement besoin d’un état pour exister. L’un ne va pas sans l’autre. Pour les anarchistes, la seule arme dont dispose le prolétariat pour s’émanciper est donc l’action directe et privilégier la représentation sur l’action directe revient à désarmer le prolétariat.
Ces deux conceptions, marxiste et anarchiste, sont si antagonistes que les anarchistes, partisans de l’action directe vont, fin 1871, être exclus de l’internationale. À partir de ce moment, les marxistes vont créer des partis politiques, représentants du prolétariat, avec les succès que l’on sait.
Si entre 1880 et 1888, les militants anarchistes vont pour diffuser leurs idées privilégier la « propagande par le fait » (attentats), constatant l’inanité de cette stratégie, ils vont à la fin des années 1880 tourner leurs efforts vers le monde du travail et le 9 août 1888, Charles Tortelier accompagné de Louise Michel et de Charles Malato lançaient devant une assemblée de grévistes l’idée de la grève générale « Ce n’est que par la grève universelle que l’ouvrier créera une nouvelle société, dans laquelle on ne trouvera plus de tyrans ».
En opposition avec Marx, ces 3 militants anarchistes, renouant avec les anciennes traditions de lutte des exploités, affirmaient que l’action directe seule peut permettre l’abolition du capitalisme. L’idée de la grève générale allait dans les années suivantes connaître un succès extraordinaire, en grande partie grâce à l’action de l’anarchiste Fernand Pelloutier, infatigable secrétaire de la fédération des Bourses du Travail.
En cette fin de dix-neuvième siècle, les idées anarchistes, d’action directe et de grève générale, étaient dominantes dans la classe ouvrière.
À partir de 1895, un groupe de théoriciens marxistes, en particulier Georges Sorel, écrivain, et Hubert Agardelle, directeur de la revue « le mouvement socialiste »dans laquelle débattaient les principaux responsables européens des partis socialistes, allaient fonder un courant idéologique qu’ils nommèrent « syndicalisme révolutionnaire » et parfois « syndicalisme révolutionnaire marxiste ». Ce qualificatif de marxiste revendiqué par ces fondateurs (par exemple Réflexions sur la violence, chap.4 G. Sorel) peut sembler anachronique tant ce mouvement au premier abord s’en distingue.
Privilégiant absolument l’action directe et la grève générale (« la grève générale est bien ce que j’ai dit : le mythe dans lequel le socialisme s’incarne tout entier… ») comme moyens, critiquant fortement l’électoralisme de tous les partis marxistes et considérant que le syndicat est l’organisation légitime de la classe des travailleurs, il emprunte un certain nombre d’idées à l’anarchisme.
Pour autant, tous les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire se déclarent marxistes ce qui signifie qu’ils considèrent avec Lénine que l’instauration d’une période transitoire de dictature du prolétariat est impérative avant l’avènement du communisme (« être marxiste, c’est être pour la dictature du prolétariat » : Lénine) ; simplement, on déduit de l’étude de leurs écrits (Sorel ne dit rien de la période succédant immédiatement à une grève générale victorieuse ; sans doute craignait-il que le mot dictature effraye les travailleurs influencés par les idées anarchistes) qu’ils veulent une dictature exercée par les syndicats.
Ce point est absolument rédhibitoire pour tout libertaire, amoureux de la liberté. Quoi qu’il en soit, le syndicalisme révolutionnaire, parce qu’il semblait un compromis entre marxisme et anarchisme et que la majorité des travailleurs aspirait à l’unité du mouvement ouvrier dans un souci d’efficacité, allait connaître au tout début du vingtième siècle un fort développement. En 1901, les bourses du travail, influencés par les anarchistes fusionnaient avec la CGT, influencée par les marxistes et en 1906, les militants cégétistes adoptaient à une très large majorité la Charte d’Amiens qui reprend les thèmes chers à Sorel.
Depuis plus d’un siècle, la Charte d’Amiens constitue le mantra des confédérations syndicales françaises et outre le fait qu’elle a, grâce aux illusions qu’elle a initiées chez la plupart des militants anarchistes syndicalistes, largement contribué à la liquidation d’un mouvement anarchiste de masse, elle n’a pas empêché l’intégration des syndicats, c’est-à-dire leur transformation en un rouage du système capitaliste essentiel à son fonctionnement. C’est que dans le courant du dix-neuvième siècle, l’état qui jusqu’alors répondait systématiquement par la violence à toutes les revendications ouvrières, a changé son approche de la question sociale en entreprenant la codification des rapports entre patrons et ouvriers dans l’entreprise (code du travail) et en débutant la promulgation de lois sociales encadrant l’exploitation des salariés par le patronat : Loi sur le travail des enfants, droit de s’organiser et de fonder des syndicats, droit de grève, mise à disposition de locaux par certaines municipalités, etc. Pour vérifier l’application de ces lois, l’État a créé une administration, des tribunaux et surtout a reconnu les syndicats comme étant les institutions légales représentant les salariés et chargés de la défense de leurs intérêts ; depuis des représentants syndicaux siègent dans tous les organismes chargés de la protection des salariés, prud’hommes, caisses de sécu, etc.
Pour que les syndicats puissent effectuer correctement cette mission, l’État leur a accordé des ressources fournies tant par les entreprises que par l’état ; ces ressources constituent aujourd’hui plus de 70 % de leur budget. Les syndicats sont devenus de ce fait un rouage indispensable au bon fonctionnement du système capitaliste. Leur tâche est de gérer, contenir les révoltes de la classe ouvrière que le caractère injuste et inégalitaire de ce système génère forcément. Au vu du rôle que jouent actuellement les syndicats dans le système capitaliste, la Charte d’Amiens qui leur assignait, outre la défense de leurs intérêts immédiats la tâche de « préparer l’émancipation intégrale des travailleurs qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste », semble une pure galéjade, même une provocation. En réalité pendant que tous ces braves syndicalistes révolutionnaires échangeaient pour trouver un compromis leur permettant de vivre ensemble, l’État mettait en place un piège redoutable qui a fonctionné avec d’autant plus d’efficacité que le mouvement ouvrier s’était auparavant lancé dans l’arène politique. Notons enfin pour terminer que ce que nous avons décrit : la liquidation en France du mouvement prolétarien d’action directe (anarchisme) et son remplacement par un mouvement cogérant le système avec l’État et les patrons a eu lieu dans la plupart des pays industrialisés. Dans les rares régions du monde où le mouvement ouvrier a refusé de participer à ce jeu, il a été exterminé par la force (Espagne, Argentine, etc.).
Toutes les citations de Georges SOREL sont extraites de Réflexions sur la violence son livre principal.
Source: CNT-AIT France