Le mariage est avant tout une institution économique, un contrat d’assurance. Il diffère de l’assurance ordinaire seulement par son caractère plus contraignant et ses rendements dérisoires. La femme paie sa prime avec son nom, sa liberté, sa dignité — jusqu’à la mort. En échange, elle reçoit la dépendance à vie, le parasitisme et l’inutilité sociale. L’homme aussi paie, mais son horizon plus vaste l’ampute moins. Il sent ses chaînes surtout sur le plan économique.
Ainsi, la devise de Dante sur les portes de l’Enfer s’applique au mariage :
“Vous qui entrez ici, laissez toute espérance.”
Que le mariage soit un échec, seuls les sots peuvent le nier. Les statistiques de divorce suffisent à le prouver. On peut blâmer la liberté croissante des lois ou la soi-disant « légèreté » des femmes ; cela n’efface pas le fait que le mariage échoue massivement.
L’observateur attentif ne s’en tiendra pas à ces excuses superficielles. Il cherchera la cause dans la vie même des sexes. Comme l’a écrit Edward Carpenter, l’homme et la femme vivent dans des environnements si différents qu’ils demeurent des étrangers. Séparés par les murs de la coutume et de la superstition, ils ne peuvent développer ni connaissance ni respect mutuel — conditions essentielles à toute union libre.
Henrik Ibsen fut le premier à le comprendre : Nora quitte son mari non par caprice, mais parce qu’elle découvre qu’elle a vécu huit ans avec un étranger. Qu’y a-t-il de plus humiliant que cette promiscuité sans communion ? La femme n’a rien à savoir de l’homme sinon son revenu, et l’homme rien à savoir de la femme sinon qu’elle est plaisante. Le mythe théologique de la femme née d’une côte de l’homme continue de hanter le mariage.
Depuis l’enfance, on apprend à la fille que son but ultime est le mariage. Son éducation entière y est orientée. Préparée à être « épouse », elle ignore tout de la réalité sexuelle et affective, qu’on juge « indécente ». Ainsi entre-t-elle dans le mariage dans l’ignorance et la honte, découvrant avec horreur la vie qu’on lui impose. Des foyers entiers ont été détruits par cette hypocrisie.
Et si une femme, affranchie, ose connaître l’amour hors du mariage, elle est jugée « indigne » d’un homme respectable. On la condamne à réprimer ses désirs, à nier sa nature, à attendre qu’un “bon mari” vienne la posséder. Quelle monstruosité ! Comment un tel système pourrait-il engendrer autre chose que la misère ?
Nous vivons à une époque “pratique”, où Roméo et Juliette seraient moqués pour leur passion. L’unique critère désormais, c’est : “Combien gagne-t-il ?”
Ainsi la femme n’apprend pas à aimer, mais à calculer. L’idéal bourgeois du mariage — un échange économique sanctifié par l’État et l’Église — tue l’amour dans l’œuf.
Même les femmes “libérées” économiquement restent piégées : six millions d’entre elles travaillent, exploitées au même titre que les hommes. Mais la plupart ne voient dans ce travail qu’une étape avant le mariage. Et le “foyer” devient une prison plus étroite que l’usine, avec un geôlier plus fidèle : le mari.
Quant à l’enfant, prétexte sacré du mariage, il est le plus grand mensonge de cette institution. Orphelinats, misère, exploitation — voilà la “protection” qu’il reçoit. Et si le père ne peut subvenir, on le jette en prison : l’État se nourrit de sa peine, mais l’enfant demeure affamé.
Le mariage prétend protéger la femme, mais il ne fait que l’asservir.
Il la rend dépendante, la vide de son énergie, l’abêtit, puis se vante de la “protéger”. C’est un paternalisme capitaliste : on dépouille, puis on offre la charité comme consolation.
Si la maternité est le plus haut accomplissement de la femme, qu’a-t-elle besoin d’autre que d’amour et de liberté ? Le mariage la profane. Il dit : “Tu ne porteras la vie qu’à travers moi.” Et s’il elle refuse, il la condamne. Le mariage bénit les enfants conçus dans la contrainte, et maudit ceux nés dans la liberté.
Mais l’amour libre couronne la maternité d’une vraie dignité.
Car l’amour véritable — force rebelle, indomptable, créatrice — ne peut être enfermé par la loi.
L’amour a défié les rois, les prêtres et les armées. Il est libre ou il n’est pas.
Il transforme la misère en beauté, la pauvreté en lumière. Aucun décret ne peut le forcer à fleurir là où le sol est stérile. Le mariage, lui, n’engendre que mort et routine.
L’amour n’a pas besoin de protection.
Tant qu’il enfante la vie, aucun enfant n’est abandonné.
Je connais des femmes devenues mères dans la liberté — leurs enfants sont plus heureux, plus aimés que ceux nés sous le joug conjugal.
Les défenseurs de l’autorité craignent cette maternité libre, car elle leur ôte leurs esclaves : soldats, ouvriers, policiers. “La race doit être préservée !”, crient les rois, les prêtres et les patrons. Mais les femmes libres refusent désormais de procréer pour nourrir la machine de la guerre et du capital.
Elles veulent moins d’enfants, mais des enfants libres et aimés.
Emma Goldman conclut :
“Un jour, les hommes et les femmes se lèveront, libres et égaux.
Ils s’aimeront sans chaînes, sans lois ni contrats.
Et de leur union naîtra non pas la servitude, mais la véritable humanité.”
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