A l’origine, la notion d’utopie réside dans un roman de Thomas More, un ancien précurseur anglais du socialisme. Cette œuvre avait été écrite en 1518 en tant que réaction à la misère qui sévissait dans les grands centres urbains de l’Angleterre, chez les paysans chassés de leurs terres suite au développement de la grande propriété agricole et de la révolution industrielle, donnant naissance à l’industrie textile naissante. Elle décrit par le menu la vie dans une île imaginaire « idyllique » qui ignore l’existence de la propriété privée, mais toutefois ayant une organisation strictement hiérarchisée et s’appuyant sur l’exploitation des esclaves pour les tâches les plus ingrates.
De nos jours, il est admis qu’une utopie est un rêve ou au moins une perspective illusoire qui ne tient pas compte des contraintes fixées et imposées par la réalité. Mais seulement, pour ceux qui ont un intérêt au maintien de l’ordre social capitaliste actuel, ou bien pour ceux qui refusent de voir « plus loin que le bout de leur nez », toute pensée, tout projet ou même toute action étant susceptibles de remettre en cause le statut quo capitaliste et la position sociale, les intérêts et les privilèges économiques et sociaux des maîtres capitalistes, ne peut être qu’utopique voire émanant de la folie, et donc n’être que le fait de doux rêveurs au mieux, bien sympathiques, ou bien de gens sectaires, fous ou bien dangereux au pire. C’est exactement ainsi qu’étaient considérés ceux qui, avant la révolution française de 1789 ou avant la révolution en Russie en 1917, voulaient mettre fin aux privilèges des maîtres féodaux, aux privilèges tsaristes, mettre un terme à l’emprise de l’institution de l’Eglise, et pour prendre un autre exemple, il en est de même pour ceux qui en URSS et dans les pays de l’Est comme en Tunisie, Egypte et ailleurs, voulaient respectivement se débarrasser du « communisme » et du goulag qui lui était lié, ainsi que de la tyrannie de Ben Ali (Tunisie), Moubarak (Egypte), et ainsi de suite.
Eh bien pour notre part, nous, communistes libertaires et anarchistes, nous le reconnaissons, nous faisons partie de ces « utopistes » là, dans la mesure où nous sommes conscients que, d’une part, dans tout désir de changement, il y a toujours une part d’utopie et d’autre part, où nous sommes persuadés que le capitalisme et le système monétaire n’ont pas à être plus éternels que les précédentes sociétés esclavagistes antiques ou que le féodalisme ou que certaines dictatures.
Notre « utopie » à nous réside en notre désir de se débarrasser à la fois du capitalisme et du règne de l’argent lui-même, en en croyant à la fois en la nécessité et en la faisabilité et désormais de l’urgence de mettre en place une société libre, réellement démocratique et débarrassée de toute logique d’échange, au profit du libre accès se traduisant par la prise au tas, et ceci étant le principe central, c’est donc cela le moteur de base de notre activité militante, comme elle a été celle des révolutionnaires français de 1789, des révolutionnaires russes de 1917, des révolutionnaires et républicains espagnols des années 30, des démocrates dans les dictatures ou des militants indépendantistes subissant le joug colonial impérialiste, et ainsi de suite. En fait c’est la même optique de libération que nous proposons par le type de révolution sociale que nous présentons, et c’est la cristallisation d’un espoir commun en un avenir meilleur libre et autour du droit qu’à chaque individu de penser, d’imaginer, de créer à partir de sa tête ce qui, un jour, peut devenir réalité.
Mais pour le ce désir d’instaurer le socialisme devienne réalité, autrement dit pour d’abord arriver à ce que le capitalisme cesse d’être considéré comme « le seul monde possible et réaliste » ou bien « la fin de l’histoire » ou alors comme le « meilleur des mondes » et ainsi pour que le socialisme perde son caractère « utopique », il faut que deux conditions soient nécessairement réunies :
- Un développement partout suffisant des forces de production et des bases matérielles qui permette, lors de l’avènement du nouveau système socialiste libertaire, non pas le partage de la misère ni seulement le « partage des richesses » abstrait mais l’abondance en vue de la satisfaction des besoins de la collectivité, peuple, individuels comme collectifs et démocratiquement exprimés ;
- Les travailleurs et la population, dans leur majorité conscients de leur intérêt, comprenant leur situation de subordination aux intérêts et aux diktats d’une minorité possédante, et voulant y mettre un terme, consciemment et concrètement.
De toute évidence, la première condition est déjà réalisée, car les gigantesques progrès techniques réalisés par le capitalisme lui-même, avec l’utilisation de machines toujours plus performantes, les révolutions industrielles, informatiques, etc…démontrent que les moyens peuvent être là pour éradiquer des problèmes qui, il y a encore à peine quelques décennies, nous semblaient insurmontables. Ainsi, par exemple, la famine dans certains pays du « tiers monde » ou la « crise du logement » dans les pays capitalistes avancés ne sont pas les conséquences d’un « retard » technique quelconque ni l’effet d’une supposée « surpopulation », mais celle de l’existence du système monétaire et de ce qui est lié comme implication, telle que la logique de profit, les impératifs de rentabilité, etc…inhérents au système capitaliste. Quant à la famine, elle est logiquement une conséquence de la pauvreté, dans le sens où des millions de personnes meurent de faim, rien que parce qu’elles n’ont pas les moyens d’acheter de la nourriture qui, d’ailleurs, est détruite dans les pays capitalistes avancés, notamment en cas de crise de surproduction, pour maintenir élevés les taux de profits des entreprises et industries agroalimentaires.
Non, ce qui empêche la réalisation de cette démocratie socialiste libertaire, soit, de l’anarchisme, c’est tout simplement que la deuxième condition n’est que partiellement remplie. Les travailleurs et leurs familles forment effectivement bien l’immense majorité numérique et sociale de la population, certes, et ce sont bien eux qui effectuent toutes les tâches productives et sociales nécessaires au bon fonctionnement de la société, en fabriquant, conduisant, transportant, administrant, gérant, distribuant, etc…tous les biens, services et produits dont tout un chacun a besoin. On ne peut pas en dire autant des bourgeois et des maîtres capitalistes qui eux vivent dans la richesse arrogante sans produire aucun travail. Mais, parce qu’ils sont conditionnés en permanence et dès leur plus jeune âge par l’école, les médias, la famille, la société elle-même, etc…les gens du peuple vivent dans l’idée que, même lorsqu’ils contestent, le monde actuel avec le capitalisme, l’argent et le profit sont au fond « naturels » et « immuables », que ça n’a pas à ne pas être ainsi, etc….
Eh bien, c’est justement tout contre cette fausse idée et pensée unique et « totalitaire » du caractère « éternel » et « immuable » du capitalisme et de l’argent, entre autres, que nous, les militants anarchistes et communistes libertaires, nous élevons, surtout dans les pays « démocratiques », à partir du fait que les libertés y existant, si limitées soient-t-elles, offrent néanmoins la possibilité aux travailleurs et au peuple de militer, d’argumenter et de s’organiser, pour le socialisme, jusqu’à ce que cette même majorité des travailleurs et de la population, ayant souhaité de mettre en place le socialisme libertaire, librement et en connaissance de cause, se soit organisée pour le mettre en place et entrer en action révolutionnaire à cet effet, et ce de par leur supériorité numérique (écrasante) pour établir l’anarchisme, par la révolution socialiste majoritaire, de manière de facto démocratique, donc. Et c’est contre les fausses consciences comme contre la propagande qui les nourrit et les entretient que les socialistes se battent.
Car le jour où les travailleurs et en général la population prendront conscience de leurs intérêts historiques communs et des possibilités qui sont à leur portée avec l’anarchisme, pour peu qu’ils mettent fin aux divisions artificielles et à l’atomisation qui les affaiblissent (en renforçant nos maîtres, soit dit en passant), le jour où les travailleurs et le peuple comprendront la nécessité et la faisabilité d’abolir un système, le capitalisme, qui, par définition, ne fonctionne que dans l’intérêt du capitalisme et des maîtres du capital, pour mettre en place le communisme libertaire, eh bien le capitalisme perdra son caractère « éternel », la société actuelle perdra son caractère « immuable » et le socialisme perdra son caractère « utopique ».
Ce jour, hélas, n’est pas encore venu et n’est probablement pas pour demain, fort malheureusement, et ce malgré les innombrables problèmes auxquels nous sommes confrontés. Alors, l’échec de toutes les tentatives visant à « réformer » ou à « humaniser » le système capitaliste nous amène à conclure que l’utopiste, ce n’est pas celui qui, conscient de cet échec, souhaite établir une société et un système qui n’ont en fait jamais existé, mais c’est celui en revanche qui rêve de réformer « dans l’intérêt général » un système qui, par définition et dans ses bases mêmes (appropriation par une minorité de maîtres capitalistes ou par l’Etat des moyens de production, production de biens et services pour le profit et l’argent, au profit exclusif de la minorité capitaliste, défense de ces rapports de propriété par l’Etat et la législation) n’est pas fait pour assurer la satisfaction des besoins ni pour fonctionner dans l’intérêt de la majorité du peuple.
Le chômage, la pauvreté et la misère pour les uns, la précarité, le chantage et l’arbitraire patronal pour les autres qui ont la « chance » d’avoir un emploi, avec le stress et l’insécurité ainsi que les crises, les guerres, la famine, etc…ne sont pas des « maux » sociaux que le choix de « bons politiciens » ou bien le vote d’une « législation adéquate » peuvent résoudre (auquel cas ils auraient disparu depuis longtemps) mais sont intrinsèques au capitalisme.
Nous nous basons sur l’observation des tares de la société actuelle, de l’analyse des caractéristiques du capitalisme et des causes de ses dysfonctionnements pour proposer un autre type d’organisation sociale, à partir de la conscience de l’impossibilité de remédier à jamais à ces problèmes dans le cadre du système capitaliste qui les sécrète.
Ce projet de société proposé, qui est nôtre, c’est le socialisme ou communisme libertaire, c’est à dire l’anarchisme, et ce n’est pas une utopie, non seulement dans le sens où il est faisable et avant cela nécessaire voire urgent, mais aussi dans le sens où il n’est ni un système figé ni un modèle « prêt à l’emploi » ni une société « puzzle » dans lequel chaque élément aurait sa place déterminée. Par ailleurs, ceci serait contraire à la nature démocratique du socialisme. Non, ce projet est une utopie dans la mesure où il s’agit d’une société qui n’a jamais existé (tout comme la démocratie et la société actuelle moderne l’étaient au temps de l’esclavagisme et du féodalisme) et que nous voulons établir à partir des possibilités offertes par le monde actuel, bien que limitées.
Ce n’est pas une utopie ni une fantaisie mais une véritable perspective de libération, de la même manière que ce qu’il en a été lorsque jadis le monde s’est libéré de l’esclavagisme et du féodalisme, pour notre liberté en ce 21ème siècle, qu’une minorité de maîtres, par intérêts et que la majorité du peuple, par ignorance, nous empêchent de réaliser, mais qu’un jour, car nous luttons contre cette ignorance, et surtout parce que cette « utopie » est la seule solution réelle et viable aux problèmes de la société actuelle, nous réaliserons.
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Source: Tunisie Libertaire
