Dans le petit milieu de l’anarchisme francophone, en France comme à l’international, certains reprochent à la CNT-AIT d’être plus anarchos que syndicalistes, car selon nos détracteurs pour pouvoir exister au sein du prolétariat, il faudrait faire ce que eux pensent être du « vrai syndicalisme » c’est-à-dire se présenter aux élections professionnelles.
Le problème est que ces fameuses élections professionnelles sont arbitrées par les Lois de la République bourgeoise, et qu’au final, nos possibilités pour aboutir au minimum à une pratique anarchosyndicaliste en les utilisant sont en fait impossibles. À ce que je sache, la Loi n’est pas faite pour développer les pratiques révolutionnaires qui visent à la subvertir et à la remplacer.
La Loi au contraire est faite pour intégrer tout le monde – même ses plus farouches opposants – dans son système On en arrive alors à cette aberration où les mêmes qui nous critiquent, car nous ne serions pas assez syndicalistes nous disent également que s’organiser à la base avec ses collègues de travail, en étant indépendant d’une structure syndicale institutionnelle, sur une base d’assemblée, et de contrôle des mandatés ce ne serait pas de l’anarchosyndicalisme. Et que ce serait exactement l’opposé qu’il faudrait faire, c’est-à-dire d’abord créer une organisation syndicale structurée et ensuite commencer à envisager à lutter avec ses collègues au sein d’une boite. Avec ce genre de logique, on aboutira forcément à une organisation de type bureaucratique, même prétendument anarchosyndicaliste.
La base de l’anarchosyndicalisme est que les travailleurs s’organisent entre eux de façon libertaire. La structuration vient ensuite. De plus, l’anarchosyndicalisme ce n’est pas seulement s’organiser au sein du lieu de travail, mais aussi le logement, le coût de la vie/la bouffe, des choses qui ne paraissent pas liées au travail, mais qui sont en fait au cœur des préoccupations des travailleuses et des travailleurs.
Aujourd’hui, quasiment tous les syndicats à travers le monde, bénéficient de la protection de leur État, les gouvernements et les parlements font des lois pour garantir la « liberté syndicale », c’est-à-dire pour encadrer par la loi l’organisation des travailleurs. Il est fini le temps où les Capitalistes voulaient empêcher les travailleurs de s’organiser. Au contraire, ils les encouragent à le faire, dans un sens qui soit celui du « dialogue social », de la « concertation », et de surtout ne pas remettre en cause les rapports d’exploitations existants : chacun reste à sa place, et les syndicats sont encouragés par la Loi à s’assurer que cet ordre social n’est pas remis en question. [1]
Le code du travail n’est certainement pas rédigé par les prolétaires, mais par la bourgeoisie et ceux qui ont la prétention de représenter le prolétariat. Encore une fois, c’est la bourgeoisie qui arbitre et c’est elle qui décide si tel ou tel texte du code du travail est pertinent ou non. C’est elle qui décide de l’âge du départ à la retraite, et c’est elle qui décidera du travail des enfants si ça lui chante.
Pour nous, l’avènement du communisme-anarchiste n’est pas une histoire de structuration, même si l’organisation est tout de même nécessaire. Surtout, elle ne doit pas être autoritaire, ni bureaucratique. Nous ne voulons pas d’obéissance aveugle à une bureaucratie, ni de supérieur hiérarchique, ni aucune clique de chefs. Pour nous, la révolution sociale est une affaire qui concerne avant tout le prolétariat, dans lequel la CNT-AIT est partie intégrante légitimement. Son rôle est l’appui des luttes par une élévation de la maturité politique des travailleurs, elle travaille à l’émancipation de chacune et chacun.
Ne plus dépendre de la tutelle d’un chef ni d’une organisation bureaucratique qui étouffe l’esprit d’initiative, chez les militants les plus sincères. Favoriser l’activité autonome, et ainsi accroître intérêt et motivation pour la révolution. Voilà la Liberté que prône l’anarchosyndicalisme, qui ne sera jamais acquise au sein d’une structure centralisée et bureaucratique.
Pour une organisation anarchiste prolétarienne se définir comme syndicaliste ou pas, n’a pas une grande importance, le syndicalisme est un produit du capitalisme (dans lequel nous vivons avec toutes les contradictions que cela implique, que nous le voulions ou non), mais qui peut malgré toutes ses limites être un outil utile pour abattre cette société. L’important est d’être immergé au sein du prolétariat, pour faire avancer nos idées, nos pratiques, avec un maximum de gens. Le syndicalisme traditionnel, institutionnel, réformiste, appelons-le comme on voudra, revendique et se vante des améliorations sociales et économiques qu’il arrive, peu souvent, à arracher ; mais ce ne sont finalement que des palliatifs illusoires, qui à la longue minimisent, détournent et diluent le caractère essentiel de la lutte sociale. Par ailleurs cela fait au moins depuis 50 ans que ce syndicalisme-là n’a plus rien arraché du tout, que de défaite en défaite, il ne fait qu’enregistrer un recul continuel de nos « conquis sociaux », lequel n’ont été réellement acquis qu’au cours de grèves générales limites insurrectionnelles (grèves de juin 36, Mai 68).
Combien de fois, dans les grèves ponctuelles organisées par des syndicats institutionnels, les grévistes, suite à la lutte, prennent la carte d’adhésion de tel ou tel syndicat, pour au final ne jamais mettre les pieds au sein de l’Union Locale ? Quelle est cette prétendue efficacité dont ils se vantent tant ? Le syndicalisme domestiqué n’est pas plus dangereux pour la société capitaliste, que la prétendue rébellion punk à son époque ! Et en supposant qu’un syndicat comme la CGT soit considéré comme une organisation dangereuse, cette centrale serait interdite depuis longtemps.
Il s’agit d’aller au fond des choses, c’est-à-dire combattre l’État et le Capitalisme jusqu’à leur liquidation. Il faut être bien conscient que lutter pour la disparition du Capitalisme, cela signifie aussi lutter pour la disparition du syndicalisme, puisque celui n’est qu’un outil développé pour résoudre les problèmes créé par la société capitaliste : sans exploitation salariale, plus de syndicalisme… La raison d’être et les fonctions du syndicalisme disparaîtront en même temps que disparaîtront les causes qui l’ont suscitées. Tout révolutionnaire sincère doit donc œuvrer non pas à renforcer le syndicalisme, mais au contraire à créer une situation où il deviendra inutile et devra disparaitre. En ce sens, c’est le contrepied total de la fameuse Chartes d’Amiens de 1906, la bible des syndicalistes révolutionnaires, qui prétend que « le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, la base de réorganisation sociale ». Au contraire, les anarchosyndicalistes proclament que le syndicat à vocation à disparaitre au fur et à mesure que se développe le processus révolutionnaire, et que la réorganisation sociale future sera ce qu’en feront les travailleurs en lutte révolutionnaire, et pas les seuls syndicalistes.
Si à la CNT-AIT, nous avons choisi de nous organiser sous forme syndicale, c’est parce qu’aujourd’hui c’est la seule forme d’organisation qui soit exclusivement prolétarienne. Une association, un Parti Politique, regroupent des individus sur des bases idéologiques qui ne sont pas spécifiquement de classe. Dans un syndicat, il ne peut y avoir que des travailleuses et des travailleurs, pas des notables ni des rentiers ou des petits commerçants. Pour nous, le syndicat (ou plus précisément l’anarchosyndicat) sert de vecteur favorable à la propagation et à l’évolution de nos idées parmi les travailleuses et les travailleurs disposés à la contestation sociale. En cela, notre vision du rôle du syndicat s’oppose radicalement à celle de l’État et du Patronat, qui refusent d’attribuer au syndicalisme une qualité de transformation sociale, le cantonnant à une doctrine de partenariat social. Ce syndicalisme institutionnel, d’accompagnement du développement du Capital, ne peut être d’obédience anarchiste.
Pour être explicite, nous cherchons à établir une ligne directrice claire pour nos activités ouvrières et nous refusons la notion de syndicalisme neutre politiquement, qui finit toujours par la collaboration avec l’État ou le patronat.
[1] Suite aux dernières élections professionnelles : Le Canard enchainé du 15 avril 25 :« Nous n’avons jamais eu aussi peu d’adhérents et de votants, mais nous n’avons jamais été aussi riches », glisse un dirigeant syndical. Comme le révèle le Canard enchaîné, les syndicats [institutionnels] ont subi une large baisse de leurs adhérents, passant de 1 637 000 personnes en 2014 à 1 269 137 en 2023. Près de 370 000 adhérents ont ainsi quitté le navire. Malgré cette perte, les syndicats ont pu bénéficier d’un large pactole [de la part de l’État].
Source: CNT-AIT France
