Sous couvert de former la jeunesse, le système de l’apprentissage est devenu, pour nombre d’entreprises, un outil cynique d’exploitation, soutenu à bras-le-corps par l’État. D’année en année, les aides publiques pleuvent pour les employeurs, qui transforment l’apprentissage en une forme moderne de main d’œuvre low-cost, encadrée par peu de droits et encore moins de considérations humaines.
Contrairement à l’image méritocratique souvent véhiculée, l’apprentissage reproduit et renforce les inégalités sociales. Les filières les plus valorisées restent majoritairement scolaires et universitaires, tandis que l’alternance concentre une large part des élèves issus des classes populaires. Les jeunes en apprentissage occupent les métiers les plus durs, les moins valorisés, les plus précaires.
Dès 15 ou 16 ans, une orientation fréquemment contrainte enferme les individus dans des trajectoires professionnelles où l’autonomie, la créativité et la critique sont étouffées. Le travail précoce, valorisé comme « expérience », est en réalité une entrée rapide dans les logiques d’exploitation, sans réelle possibilité de remise en question. C’est une école de la soumission, pas de la liberté.
Le décret du 22 février 2025, fraîchement pondu, reconduit une fois encore les généreuses primes à l’embauche d’apprentis. Officiellement, il s’agit de « favoriser l’accès des jeunes à l’emploi ». Officieusement ? Un transfert d’argent public vers le privé, sans réel contrôle, ni exigences de formation. À l’heure où les jeunes galèrent pour trouver un emploi digne, l’État préfère injecter des millions dans un système qui profite bien plus aux employeurs qu’aux apprentis eux-mêmes. Ce nouveau décret n’est qu’un chapitre de plus dans une longue histoire de marchandisation de l’apprentissage. L’état subventionne des entreprises, les entreprises recrutent des jeunes qu’elles paieront au lance-pierre, les centres de formations ferment les yeux-et tout le monde est content. Sauf l’apprenti. Et que dire des employeurs qui, une fois l’aide empochée, se débarrassent de leurs apprentis pour en prendre d’autres ? Une rotation organisée, structurelle, institutionnalisée. Les apprentis deviennent jetables, interchangeables, une variable d’ajustement. Ce système ne forme pas, il broie.
Sur le terrain, les situations bien merdiques s’accumulent et remontent grâce aux professionnels de terrain qui gèrent l’accompagnement socio-professionnel des apprentis (cf. Quatorze missions d’un CFA). De jeunes travailleurs envoyés sur des chantiers sans encadrement, réduits à de la main-d’œuvre d’exécution corvéables à merci. D’autres, invisibilisés dans les services ou les ateliers, sous « formés » à remplir des plannings. Pas de suivi pédagogique.
Le cœur du problème est là : l’apprentissage n’est pas pensé pour émanciper, mais pour servir l’économie. Ce sont les intérêts patronaux avant tout ! L’État joue les pompiers pyromanes et il se présente comme le garant de la jeunesse, mais arme un système qui exploite les plus précaires.
Derrière le discours de l’excellence et de l’insertion professionnelle, se cache une réalité bien plus brutale : une jeunesse assignée au travail sous-contrainte, dépendante de la bonne volonté d’un patron, souvent enfermée dans des logiques hiérarchiques où l’autonomie est un mirage.
Une approche libertaire de la formation remettrait radicalement en question cette logique. Elle affirmerait que la formation appartient à celles et ceux qui la vivent, pas à ceux qui la financent ou l’exploitent. Elle défendrait une éducation émancipatrice, autogérée, libérée du marché et du contrôle étatique. Il ne s’agit pas d’améliorer un système bancal, mais de l’abolir pour reconstruire autre chose. Un apprentissage basé sur le partage libre des savoirs, la coopération et l’autonomie. Un monde dans lequel l’on apprend pour grandir, pas pour servir.
Derrière la rhétorique de « l’engagement » et de « la responsabilisation », l’apprentissage impose aux jeunes une double charge : celle d’être à la fois élève et salarié. Cette position hybride, instable, les expose à des formes de pression psychologique qui passent souvent inaperçues. L’apprenti est censé s’intégrer dans deux mondes — scolaire et professionnel — tout en étant pleinement compétent dans les deux. Cela signifie suivre des cours, effectuer des tâches en entreprise, subir des évaluations constantes, gérer des attentes parfois contradictoires. Ce rythme épuisant laisse peu de place au repos, à la réflexion ou simplement à l’existence en dehors du travail. La peur de l’échec, le stress de « ne pas être à la hauteur », la dépendance à un tuteur ou à un patron, l’absence d’espace de parole libre dans l’entreprise : tout cela concourt à une détérioration progressive de la santé mentale. Le taux de décrochage, les burn-out précoces, les épisodes dépressifs ou anxieux sont de plus en plus fréquents, en constante augmentation. Et comme toujours, ces souffrances sont individualisées, psychologisées, au lieu d’être reconnues comme les symptômes d’un système qui écrase.
Plus grave encore : même lorsqu’ils cherchent de l’aide, les apprentis se heurtent à des murs. Dans les lycées publics, de nombreuses infirmières scolaires refusent de les prendre en charge, car leur statut ne leur donne pas droit à des primes, comme pour le suivi des lycéens « classiques » dits en statut initial. Cette logique comptable traduit une indifférence institutionnelle profonde. On exige des apprentis qu’ils se comportent en adultes responsables, mais on les prive des droits élémentaires liés à la protection de leur santé, même dans les lieux censés les accueillir et les former. Cette violence administrative est structurelle : elle illustre comment l’État, loin de garantir le soin et l’égalité, hiérarchise les corps, exclut les plus vulnérables, et organise la négligence au nom de la rentabilité.
Le soin et l’autonomie devraient être au centre de nos vies, il est impensable de considérer cette réalité comme une fatalité. Elle doit être dénoncée comme une violence structurelle, un autre rouage du dispositif disciplinaire qu’est l’apprentissage.
À force de subventionner sans condition, l’État fait de l’apprentissage un outil d’asservissement. Sous couvert d’insertion, il normalise l’exploitation. Les entreprises se servent. Les jeunes se taisent. Et ils osent parler de « voie royale » !
Loin d’être une voie de liberté, l’alternance est un laboratoire du pouvoir sur la jeunesse. Sous prétexte de professionnalisation, elle diffuse une culture de l’obéissance, de la compétition et de la docilité. Pour qui veut penser une société affranchie de la domination, il est nécessaire de critiquer frontalement ce modèle et d’envisager d’autres manières de transmettre, d’apprendre et de créer ensemble, hors des cadres imposés. Il est encore temps de refuser cette logique et de revendiquer le droit à une formation libre, émancipatrice et égalitaire. L’apprentissage oui, mais pas au prix de notre dignité.
Maya, une professionnelle du champ socio-éducatif qui bosse dans le secteur de l’apprentissage.
Source: CNT-AIT France
